PROLOGUE
Deux familles, égales en noblesse, dans la belle Vérone,
où nous plaçons notre scène, sont entraînées par
d’anciennes rancunes à des rixes nouvelles où le sang des
citoyens souille les mains des citoyens.
Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies a pris
naissance, sous des étoiles contraires, un couple
d’amoureux dont la ruine néfaste et lamentable doit
ensevelir dans leur tombe l’animosité de leurs parents.
Les terribles péripéties de leur fatal amour et les effets de
la rage obstinée de ces familles, que peut seule apaiser la
mort de leurs enfants, Vont en deux heures être exposés
sur notre scène.
Si vous daignez nous écouter patiemment, Notre zèle
s’efforcera de corriger notre insuffisance.
ACTE PREMIER
SCENE PREMIERE
Vérone. - Une place publique.
Entrent Samson et Grégoire, armés d’épées et de
boucliers.
SAMSON
- Grégoire, sur ma parole, nous ne supporterons
pas leurs brocards.
GRÉGOIRE
- Non, nous ne sommes pas gens à porter le
brocart.
SAMSON
- Je veux dire que, s’ils nous mettent en colère,
nous allongeons le couteau.
GRÉGOIRE
- Oui, mais prends garde qu’on ne t’allonge
le cou tôt ou tard.
SAMSON
- Je frappe vite quand on m’émeut.
GRÉGOIRE
- Mais tu es lent à t’émouvoir.
SAMSON
- Un chien de la maison de Montague m’émeut.
GRÉGOIRE
- Qui est ému, remue; qui est vaillant, tient
ferme; conséquemment, si tu es ému, tu lâches pied.
SAMSON
- Quand un chien de cette maison-là m’émeut,
je tiens ferme. Je suis décidé à prendre le haut du pavé sur
tous les Montagues, hommes ou femmes.
GRÉGOIRE
- Cela prouve que tu n’es qu’un faible drôle;
les faibles s’appuient toujours au mur.
SAMSON
- C’est vrai; et voilà pourquoi les femmes étant
les vases les plus faibles, sont toujours adossées au mur;
aussi, quand j’aurai affaire aux Montagues, je repousserai
les hommes du mur et j’y adosserai les femmes.
GRÉGOIRE
- La querelle ne regarde que nos maîtres et
nous, leurs hommes.
SAMSON
- N’importe! je veux agir en tyran. Quand je me
serai battu avec les hommes, je serai cruel avec les
femmes. Il n’y aura plus de vierges!
GRÉGOIRE
- Tu feras donc sauter toutes leurs têtes?
SAMSON
- Ou tous leurs pucelages. Comprends la chose
comme tu voudras.
GRÉGOIRE
- Celles-là comprendront la chose, qui la
sentiront.
SAMSON
- Je la leur ferai sentir tant que je pourrai tenir
ferme, et l’on sait que je suis un joli morceau de chair
GRÉGOIRE
- Il est fort heureux que tu ne sois pas
poisson; tu aurais fait un pauvre merlan. Tire ton
instrument; en voici deux de la maison de Montague. (Ils
dégainent ) Entrent Abraham et Balthazar
SAMSON
- Voici mon épée nue; cherche-leur querelle; je
serai derrière toi.
GRÉGOIRE
- Oui, tu te tiendras derrière pour mieux
déguerpir.
SAMSON
- Ne crains rien de moi.
GRÉGOIRE
- De toi? Non, Morbleu.
SAMSON
- Mettons la loi de notre côté et laissons-les
commencer.
GRÉGOIRE
- Je vais froncer le sourcil en passant près
d’eux, et qu’ils le prennent comme ils le voudront.
SAMSON
- C’est-à-dire Comme ils n’oseront. Je vais
mordre mon pouce en les regardant, et ce sera une
disgrâce pour eux, s’ils le supportent.
ABRAHAM, à Samson - Est-ce à notre intention que vous
mordez votre pouce, monsieur?
SAMSON
- Je mords mon pouce, monsieur.
ABRAHAM
- Est-ce à notre intention que vous mordez
votre pouce, monsieur?
SAMSON, bas à Grégoire
- La loi est-elle de notre côté,
si je dis oui?
GRÉGOIRE, bas à Samson
- Non.
SAMSON, haut à Abraham
- Non, monsieur ce n’est pas
à votre intention que je mords mon pouce, monsieur; mais
je mords mon pouce, monsieur.
GRÉGOIRE, à Abraham
- Cherchez-vous une querelle,
monsieur?
ABRAHAM
- Une querelle, monsieur? Non, monsieur!
SAMSON
- Si vous en cherchez une, monsieur, je suis
votre homme. Je sers un maître aussi bon que le vôtre.
ABRAHAM
- Mais pas meilleur.
SAMSON
- Soit, monsieur.
Entre, au fond du théâtre, Benvolio; puis, à distance,
derrière lui, Tybalt.
GRÉGOIRE, à Samson
- Dis meilleur! Voici un parent de
notre maître.
SAMSON, à Abraham
- Si fait, monsieur, meilleur!
ABRAHAM
- Vous en avez menti.
SAMSON
- Dégainez, si vous êtes hommes! (Tous se
mettent en garde )
Grégoire, souviens-toi de ta maîtresse botte!
BENVOLIO, s’avançant la rapière au poing - Séparezvous,
imbéciles! rengainez vos épées; vous ne savez pas
ce que vous faites. (Il rabat les armes des valets )
TYBALT, s’élançant, l’épée nue, derrière Benvolio
- Quoi! l’épée à la main, parmi ces marauds sans coeur!
Tourne-toi, Benvolio, et fais face à ta mort.
BENVOLIO, à Tybalt - Je ne veux ici que maintenir la
paix; rengaine ton épée, ou emploie-la, comme moi, à
séparer ces hommes.
TYBALT
- Quoi, l’épée à la main, tu parles de paix! Ce
mot, je le hais, comme je hais l’enfer, tous les Montagues
et toi. À toi, lâche!
Tous se battent. D’autres partisans des deux maisons
arrivent et se joignent à la mêlée.
Alors arrivent des citoyens armés de bâtons.
PREMIER CITOYEN
- À l’oeuvre les bâtons, les piques,
les partisanes! Frappez! Écrasez-les! À bas les Montagues!
À bas les Capulets!
Entrent Capulet, en robe de chambre, et lady Capulet.
CAPULET
- Quel est ce bruit?... Holà! qu’on me donne
ma grande épée.
LADY CAPULET
- Non! une béquille! une béquille!...
Pourquoi demander une épée?
CAPULET
- Mon épée, dis-je! le vieux Montague arrive
et brandit sa rapière en me narguant!
Entrent Montague, l’épée à la main, et lady Montague.
MONTAGUE
- À toi, misérable Capulet!... Ne me retenez
pas! lâchez-moi.
LADY MONTAGUE, le retenant - Tu ne feras pas un
seul pas vers ton ennemi.
Entre le prince Escalus, avec sa suite.
LE PRINCE
- Sujets rebelles, ennemis de la paix!
profanateurs qui souillez cet acier par un fratricide!... Estce
qu’on ne m’entend pas? Holà! vous tous, hommes ou
brutes, qui éteignez la flamme de votre rage pernicieuse
dans les flots de pourpre échappés de vos veines, sous
peine de torture, obéissez! Que vos mains sanglantes
jettent à terre ces épées trempées dans le crime, et écoutez
la sentence de votre prince irrité!
(Tous les combattants s’arrêtent ) Trois querelles civiles,
nées d’une parole en l’air, ont déjà troublé le repos de nos
rues, par ta faute, vieux Capulet, et par la tienne,
Montague; trois fois les anciens de Vérone, dépouillant le
vêtement grave qui leur sied, ont dû saisir de leurs vieilles
mains leurs vieilles partisanes, gangrenées par la roule,
pour séparer vos haines gangrenées. Si jamais vous
troublez encore nos rues, votre vie payera le dommage fait
à la paix. Pour cette fois, que tous se retirent. Vous,
Capulet, venez avec moi; et vous, Montague, vous vous
rendrez cette après-midi, pour connaître notre décision
ultérieure sur cette affaire, au vieux château de
Villafranca, siège ordinaire de notre justice.
Encore une fois, sous peine de mort, que tous se séparent!
(Tous sortent, excepté Montague, lady Montague et
Benvolio)
MONTAGUE
- Qui donc a réveillé cette ancienne
querelle? Parlez, neveu, étiez-vous là quand les choses ont
commencé?
BENVOLIO
- Les gens de votre adversaire et les vôtres se
battaient ici à outrance quand je suis arrivé; j’ai dégainé
pour les séparer; à l’instant même est survenu le fougueux
Tybalt, l’épée haute, vociférant ses défis à mon oreille, en
même temps qu’il agitait sa lame autour de sa tête et
pourfendait l’air qui narguait son impuissance par un
sifflement. Tandis que nous échangions les coups et les
estocades, sont arrivés des deux côtés de nouveaux
partisans qui ont combattu jusqu’à ce que le prince soit
venu les séparer
LADY
MONTAGUE
- Oh! où est donc Roméo? l’avezvous
vu aujourd’hui? Je suis bien aise qu’il n’ait pas été
dans cette bagarre.
BENVOLIO
- Madame, une heure avant que le soleil
sacré perçât la vitre d’or de l’Orient, mon esprit agité m’a
entraîné à sortir; tout en marchant dans le bois de
sycomores qui s’étend à l’ouest de la ville, j’ai vu votre fils
qui s’y promenait déjà; je me suis dirigé vers lui, mais, à
mon aspect, il s’est dérobé dans les profondeurs du bois.
Pour moi, jugeant de ses émotions par les miennes, qui ne
sont jamais aussi absorbantes que quand elles sont
solitaires, j’ai suivi ma fantaisie sans poursuivre la sienne,
et j’ai évité volontiers qui me fuyait si volontiers.
MONTAGUE
- Voilà bien des matinées qu’on l’a vu là
augmenter de ses larmes la fraîche rosée du matin et à
force de soupirs ajouter des nuages aux nuages. Mais,
aussitôt que le vivifiant soleil commence, dans le plus
lointain Orient, à tirer les rideaux ombreux du lit de
l’Aurore, vite mon fils accablé fuit la lumière; il rentre,
s’emprisonne dans sa chambre, ferme ses fenêtres, tire le
verrou sur le beau jour et se fait une nuit artificielle. Ah!
cette humeur sombre lui sera fatale, si de bons conseils
n’en dissipent la cause.
BENVOLIO
- Cette cause, la connaissez-vous, mon noble
oncle?
MONTAGUE
- Je ne la connais pas et je n’ai pu
l’apprendre de lui.
BENVOLIO
- Avez-vous insisté près de lui
suffisamment?
MONTAGUE
- J’ai insisté moi-même, ainsi que beaucoup
de mes amis; mais il est le seul conseiller de ses passions;
il est l’unique confident de lui-même, confident peu sage
peut-être, mais aussi secret, aussi impénétrable, aussi
fermé à la recherche et à l’examen que le bouton qui est
rongé par un ver jaloux avant de pouvoir épanouir à l’air
ses pétales embaumés et offrir sa beauté au soleil! Si
seulement nous pouvions savoir d’où lui viennent ces
douleurs, nous serions aussi empressés pour les guérir que
pour les connaître.
Roméo paraît à distance.
BENVOLIO
- Tenez, le voici qui vient. Éloignez-vous, je
vous prie; ou je connaîtrai ses peines, ou je serai bien des
fois refusé.
MONTAGUE
- Puisses-tu, en restant, être assez heureux
pour entendre une confession complète!... Allons,
madame, partons! (Sortent Montague et lady Montague.)
BENVOLIO
- Bonne matinée, cousin!
ROMÉO
- Le jour est-il si jeune encore?
BENVOLIO
- Neuf heures viennent de sonner.
ROMÉO
- Oh! que les heures tristes semblent longues!
N’est-ce pas mon père qui vient de partir si vite?
BENVOLIO
- C’est lui-même. Quelle est donc la tristesse
qui allonge les heures de Roméo?
ROMÉO
- La tristesse de ne pas avoir ce qui les
abrégerait.
BENVOLIO
- Amoureux?
ROMÉO
- Éperdu...
BENVOLIO
- D’amour?
ROMÉO
- Des dédains de celle que j’aime.
BENVOLIO
- Hélas! faut-il que l’amour si doux en
apparence, soit si tyrannique et si cruel à l’épreuve!
ROMÉO
- Hélas! faut-il que l’amour malgré le bandeau
qui l’aveugle, trouve toujours, sans y voir, un chemin vers
son but!... Où dînerons-nous ?... ô mon Dieu!... Quel était
ce tapage?... Mais non, ne me le dis pas, car je sais tout!
Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore
avec l’amour... Amour! ô tumultueux amour! ô amoureuse
haine! ô tout, créé de rien! ô lourde légèreté! Vanité
sérieuse! Informe chaos de ravissantes visions! Plume de
plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive!
Sommeil toujours éveillé qui n’est pas ce qu’il est! Voilà
l’amour que je sens et je n’y sens pas d’amour... Tu ris,
n’est-ce pas?
BENVOLIO
- Non, cousin: je pleurerais plutôt.
ROMÉO
- Bonne âme!... et de quoi?
BENVOLIO
- De voir ta bonne âme si accablée.
ROMÉO
- Oui, tel est l’effet de la sympathie. La douleur
ne pesait qu’à mon coeur, et tu veux l’étendre sous la
pression de la tienne: cette affection que tu me montres
ajoute une peine de plus à l’excès de mes peines. L’amour
est une fumée de soupirs; dégagé, c’est une flamme qui
étincelle aux yeux des amants; comprimé, c’est une mer
qu’alimentent leurs larmes. Qu’est-ce encore? La folle la
plus raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante
douceur!... Au revoir, mon cousin.
(Il va pour sortir )
BENVOLIO
- Doucement, je vais vous accompagner:
vous me faites injure en me quittant ainsi.
ROMÉO
- Bah! je me suis perdu moi-même; je ne suis
plus ici; ce n’est pas Roméo que tu vois, il est ailleurs.
BENVOLIO
- Dites-moi sérieusement qui vous aimez.
ROMÉO
- Sérieusement? Roméo ne peut le dire qu’avec
des sanglots.
BENVOLIO
- Avec des sanglots? Non! dites-le-moi
sérieusement.
ROMÉO
- Dis donc à un malade de faire sérieusement
son testament! Ah! ta demande s’adresse mal à qui est si
mal!
Sérieusement, cousin, j’aime une femme.
BENVOLIO
- En le devinant, j’avais touché juste.
ROMÉO
- Excellent tireur!... j’ajoute qu’elle est d’une
éclatante beauté.
BENVOLIO
- Plus le but est éclatant, beau cousin, plus
il est facile à atteindre.
ROMÉO
- Ce trait-là frappe à côté; car elle est hors
d’atteinte des flèches de Cupidon: elle a le caractère de
Diane; armée d’une chasteté à toute épreuve, elle vit à
l’abri de l’arc enfantin de l’Amour; elle ne se laisse pas
assiéger en termes amoureux, elle se dérobe au choc des
regards provocants et ferme son giron à l’or qui séduirait
une sainte. Oh! elle est riche en beauté, misérable
seulement en ce que ses beaux trésors doivent mourir avec
elle!
BENVOLIO
- Elle a donc juré de vivre toujours chaste?
ROMÉO
- Elle l’a juré, et cette réserve produit une perte
immense. En affamant une telle beauté par ses rigueurs,
elle en déshérite toute la postérité. Elle est trop belle, trop
sage, trop sagement belle, car elle mérite le ciel en faisant
mon désespoir. Elle a juré de n’aimer jamais, et ce serment
me tue en me laissant vivre, puisque c’est un vivant qui te
parle.
BENVOLIO
- Suis mon conseil: cesse de penser à elle.
ROMÉO
- Oh! apprends-moi comment je puis cesser de
penser.
BENVOLIO
- En rendant la liberté à tes yeux: examine
d’autres beautés.
ROMÉO
- Ce serait le moyen de rehausser encore ses
grâces exquises. Les bienheureux masques qui baisent le
front des belles ne servent, par leur noirceur, qu’à nous
rappeler la blancheur qu’ils cachent. L’homme frappé de
cécité ne saurait oublier le précieux trésor qu’il a perdu
avec la vue. Montre-moi la plus charmante maîtresse: que
sera pour moi sa beauté, sinon une page où je pourrai lire
le nom d’une beauté plus charmante encore? Adieu: tu ne
saurais m’apprendre à oublier.
BENVOLIO
- J’achèterai ce secret-là, dussé-je mourir
insolvable! (Ils sortent. )
SCENE II
Devant la maison de Capulet.
Entrent Capulet,
Pâris et un valet
CAPULET
- Montagne est lié comme moi, et sous une
égale caution. Il n’est pas bien difficile, je pense, à des
vieillards comme nous de garder la paix.
Pâris
- Vous avez tous deux la plus honorable réputation;
et c’est pitié que vous ayez vécu si longtemps en
querelle...
Mais maintenant, monseigneur, que répondez-vous à ma
requête?
CAPULET
- Je ne puis que redire ce que j’ai déjà dit.
Mon enfant est encore étrangère au monde; elle n’a pas
encore vu la fin de ses quatorze ans; laissons deux étés
encore se flétrir dans leur orgueil, avant de la juger mure
pour le mariage.
Pâris
- De plus jeunes qu’elle sont déjà d’heureuses mères.
CAPULET
- Trop vite étiolées sont ces mères trop
précoces...La terre a englouti toutes mes espérances;
Juliette seule, Juliette est la reine espérée de ma terre.
Courtisez-la gentil
Pâris, obtenez son coeur; mon bon
vouloir n’est que la conséquence de son assentiment; si
vous lui agréez, c’est de son choix que dépendent mon
approbation et mon plein consentement... Je donne ce soir
une fête, consacrée par un vieil usage, à laquelle j’invite
ceux que j’aime; vous serez le très bienvenu, si vous
voulez être du nombre. Ce soir, dans ma pauvre demeure,
attendez-vous à contempler des étoiles qui, tout en foulant
la terre, éclipseront la clarté des cieux. Les délicieux
transports qu’éprouvent les jeunes galants alors qu’avril
tout pimpant arrive sur les talons de l’imposant hiver, vous
les ressentirez ce soir chez moi, au milieu de ces fraîches
beautés en bouton. Écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et
donnez la préférence à celle qui la méritera. Ma fille sera
une de celles que vous verrez, et, si elle ne se fait pas
compter elle peut du moins faire nombre. Allons, venez
avec moi... (Au valet ) Holà, maraud! tu vas te démener à
travers notre belle Vérone; tu iras trouver les personnes
dont les noms sont écrits ici, et tu leur diras que ma
maison et mon hospitalité sont mises à leur disposition. (Il
remet un papier au valet et sort avec
Pâris )
LE VALET, seul, les yeux fixés sur le papier
- Trouver
les gens dont les noms sont écrits ici? Il est écrit...que le
cordonnier doit se servir de son aune, le tailleur de son
alêne, le pêcheur de ses pinceaux et le peintre de ses filets;
mais moi, on veut que j’aille trouver les personnes dont les
noms sont écrits ici, quand je ne peux même pas trouver
quels noms a écrits ici l’écrivain! Il faut que je m’adresse
aux savants... Heureuse rencontre!
Entrent Benvolio et Roméo.
BENVOLIO
- Bah! mon cher, une inflammation éteint
une autre inflammation; une peine est amoindrie par les
angoisses d’une autre peine. La tête te tournera-t-elle?
tourne en sens inverse, et tu te remettras... Une douleur
désespérée se guérit par les langueurs d’une douleur
nouvelle; que tes regards aspirent un nouveau poison, et
l’ancien perdra son action vénéneuse.
ROMÉO, ironiquement
- La feule de plantain est
excellente pour cela.
BENVOLIO
- Pourquoi, je te prie?
ROMÉO
- Pour une jambe cassée.
BENVOLIO
- Ça, Roméo, es-tu fou?
ROMÉO
- Pas fou précisément, mais lié plus durement
qu’un fou; je suis tenu en prison, mis à la diète, flagellé,
tourmenté et... (Au valet.) Bonsoir, mon bon ami.
LE VALET
- Dieu vous donne le bonsoir!... Dites-moi,
monsieur savez-vous lire?
ROMÉO
- Oui, ma propre fortune dans ma misère.
LE VALET
- Peut-être avez-vous appris ça sans livre!
mais, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu?
ROMÉO
- Oui, si j’en connais les lettres et la langue.
LE VALET
- Vous parlez Congrément. Le ciel vous
tienne en joie! (Il va pour se retirer)
ROMÉO, le rappelant
- Arrête, l’ami, je sais lire. (Il
prend le papier des mains du valet et lit:) « Le signor
Martino, sa femme et ses filles; le comte Anselme et ses
charmantes soeurs; la veuve du signor Vitruvio; le signor
Placentio et ses aimables nièces; Mercutio et son frère
Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles; ma
jolie nièce Rosaline; Livia; le signor valentio et son cousin
Tybalt; Lucio et la vive Héléna. » (Rendant le papier.)
Voilà une belle assemblée. Où doit-elle se rendre?
LE VALET
- Là-haut.
ROMÉO
- Où cela?
LE VALET
- Chez nous, à souper
ROMÉO
- Chez qui?
LE VALET
- Chez mon maître.
ROMÉO
- J’aurais dû commencer par cette question.
LE VALET
- Je Vais tout vous dire sans que vous le
demandiez: mon maître est le grand et riche Capulet; si
vous n’êtes pas de la maison des Montagues, je vous invite
à venir chez nous faire sauter un cruchon de vin... Dieu
vous tienne en joie! (Il sort.)
BENVOLIO
- C’est l’antique fête des Capulets; la
charmante Rosaline, celle que tu aimes tant, y soupera,
ainsi que toutes les beautés admirées de Vérone; vas-y,
puis, d’un oeil impartial, compare son visage à.d’autres
que je te montrerai, et je te ferai convenir que ton cygne
n’est
qu’un corbeau.
ROMÉO
- Si jamais mon regard, en dépit d’une religieuse
dévotion, proclamait un tel mensonge, que mes larmes se
changent en flammes! et que mes yeux, restés vivants,
quoique tant de fois noyés, transparents hérétiques, soient
brûlés comme imposteurs! Une femme plus belle que ma
bien-aimée! Le soleil qui voit tout n’a jamais vu son égale
depuis qu’a commencé le monde!
BENVOLIO
- Bah! vous l’avez vue belle, parce que vous
l’avez vue seule; pour vos yeux, elle n’avait d’autre
contrepoids qu’elle-même; mais, dans ces balances
cristallines, mettez votre bien-aimée en regard de telle
autre beauté que je vous montrerai toute brillante à cette
fête, et elle n’aura plus cet éclat qu’elle a pour vous
aujourd’hui.
ROMÉO
- Soit! J’irai, non pour voir ce que tu dis, mais
pour jouir de la splendeur de mon adorée. (Ils sortent. )
SCENE III
Dans la maison de Capulet.
Entrent lady Capulet et la nourrice.
LADY CAPULET
- Nourrice, où est ma fille? Appelle-la.
LA NOURRICE
- Eh! par ma virginité de douze ans, je
lui ai dit de venir..(Appelant) Allons, mon agneau! allons,
mon oiselle! Dieu me pardonne!...Où est donc cette
fille?...Allons, Juliette!
Entre Juliette
ROMÉO
- Eh bien, qui m’appelle?
LA NOURRICE
- Votre mère.
ROMÉO
- Me voici, madame. Quelle est votre
volonté?
LADY CAPULET
- Voici la chose... Nourrice, laissenous
un peu; nous avons à causer en secret... (La nourrice
va pour sortir) Non, reviens, nourrice; je me suis ravisée,
tu assisteras à notre conciliabule. Tu sais que ma fille est
d’un joli âge.
LA NOURRICE
- Ma foi, je puis dire son âge à une heure
près.
LADY CAPULET
- Elle n’a pas quatorze ans.
LA NOURRICE
- Je parierais quatorze de mes dents, et,
à ma grande douleur je n’en ai plus que quatre, qu’elle n’a
pas quatorze ans... Combien y a-t-il d’ici à la Saint-Pierre-
ès-Liens?
LADY CAPULET
- Une quinzaine au moins.
LA NOURRICE
- Au moins ou au plus, n’importe! Entre
tous les jours de l’année, c’est précisément la veille au soir
de la Saint-Pierre-ès-Liens qu’elle aura quatorze ans.
Suzanne et elle, Dieu garde toutes les âmes chrétiennes!
étaient du même âge... Oui, à présent, Suzanne est avec
Dieu: elle était trop bonne pour moi; mais, comme je
disais, la veille au soir de la Saint-Pierre-ès-Liens elle aura
quatorze ans; elle les aura, ma parole. Je m’en souviens
bien. Il y a maintenant onze ans du tremblement de terre;
et elle fut sevrée, je ne l’oublierai jamais, entre tous les
jours de l’année, précisément ce jour-là; car j’avais mis de
l’absinthe au bout de mon sein, et j’étais assise au soleil
contre le mur du pigeonnier; monseigneur et vous, vous
étiez alors à Mantoue... Oh! j’ai le cerveau solide!... Mais,
comme je disais, dès qu’elle eut goûté l’absinthe au bout
de mon sein et qu’elle en eut senti l’amertume, il fallait
voir comme la petite folle, toute furieuse, s’est emportée
contre le téton! Tremble, fit le pigeonnier; il n’était pas
besoin, je vous jure, de me dire de décamper... Et il y a
onze ans de ça; car alors elle pouvait se tenir toute seule;
oui, par la sainte croix, elle pouvait courir et trottiner tout
partout; car, tenez, la veille même, elle s’était cogné le
front; et alors.mon mari, Dieu soit avec son âme! c’était un
homme bien gai! releva l’enfant: oui-da, dit-il, tu tombes
sur la face? Quand tu auras plus d’esprit, tu tomberas sur
le dos; n’est-ce pas, Juju? Et, par Notre-Dame, la petite
friponne cessa de pleurer et dit: oui! Voyez donc à présent
comme une plaisanterie vient à point! Je garantis que,
quand je vivrais mille ans, je n’oublierais jamais ça: N’estce
pas, Juju? fit-il; et la petite folle s’arrêta et dit: oui!
LADY CAPULET
- En voilà assez; je t’en prie, tais-toi.
LA NOURRICE
- Oui, madame; pourtant je ne peux pas
m’empêcher de rire quand je songe qu’elle cessa de pleurer
et dit: oui! Et pourtant je garantis qu’elle avait au front
une bosse aussi grosse qu’une coque de jeune poussin, un
coup terrible! et elle pleurait amèrement. oui-da, fit mon
mari, tu tombes sur la face? Quand tu seras d’âge, tu
tomberas sur le dos: n’est-ce pas, Juju? Et elle s’arrêta et
dit: oui!
ROMÉO
- Arrête-toi donc aussi, je t’en prie, nourrice!
LA NOURRICE
- Paix! j’ai fini. Que Dieu te marque de
sa grâce! tu étais le plus joli poupon que j’aie jamais
nourri; si je puis vivre pour te voir marier un jour, je serai
satisfaite.
LADY CAPULET
- Voilà justement le sujet dont je viens
l’entretenir.. Dis-moi, Juliette, ma fille, quelle disposition
te sens-tu pour le mariage?
ROMÉO
- C’est un honneur auquel je n’ai pas même
songé.
LA NOURRICE
- Un honneur! Si je n’étais pas ton
unique nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec le
lait.
LADY CAPULET
- Eh bien, songez au mariage, dès à
présent; de plus jeunes que vous, dames fort estimées, ici
à Vérone même, sont déjà devenues mères; si je ne me
trompe, j’étais mère moi-même avant l’âge où vous êtes
fille encore. En deux mots, voici: le vaillant
Pâris vous
recherche pour sa fiancée.
LA NOURRICE
- Voilà un homme, ma jeune dame! un
homme comme le monde entier. Quoi! c’est un homme en
cire!
LADY CAPULET
- Le parterre de Vérone n’offre pas une
fleur pareille.
LA NOURRICE
- Oui, ma foi, il est la fleur du pays, la
fleur par excellence.
LADY CAPULET
- Qu’en dites-vous? pourriez-vous
aimer ce gentilhomme? Ce soir vous le verrez à notre fête;
lisez alors sur le visage du jeune
Pâris, et observez toutes
les grâces qu’il a tracées la plume de la beauté; examinez
ces traits si bien mariés, et voyez quel charme chacun
prête à l’autre; si quelque chose reste obscur en cette belle
page, vous le trouverez éclairci sur la marge de ses yeux.
Ce précieux livre d’amour, cet amant jusqu’ici détaché,
pour être parfait, n’a besoin que d’être relié!... Le poisson
brille sous la vague, et c’est la splendeur suprême pour le
beau extérieur de receler le beau intérieur; aux yeux de
beaucoup, il n’en est que plus magnifique, le livre qui d’un
fermoir d’or étreint la légende d’or! Ainsi, en l’épousant,
vous aurez part à tout ce qu’il possède, sans que vousm
ême soyez en rien diminuée.
LA NOURRICE
- Elle, diminuer! Elle grossira, bien
plutôt. Les femmes s’arrondissent auprès des hommes!
LADY CAPULET, à Juliette
- Bref, dites-moi si vous
répondrez à l’amour de
Pâris.
ROMÉO
- Je verrai à l’aimer, s’il suffit de voir pour
aimer! mais mon attention à son égard ne dépassera pas la
portée que lui donneront vos encouragements.
Entre un valet.
LE VALET
- Madame, les invités sont venus, le souper
est servi; on vous appelle; on demande mademoiselle; on
maudit la nourrice à l’office; et tout est terminé. Il faut que
je m’en aille pour servir; je vous en conjure, venez vite.
LADY CAPULET
- Nous te suivons. Juliette, le comte
nous attend.
LA NOURRICE
- Va, fillette, va ajouter d’heureuses nuits
à tes heureux jours. (Tous sortent. )
SCENE IV
Une place sur laquelle est située la maison de Capulet.
Entrent Roméo, costumé; Mercutio, Benvolio, avec
cinq ou six autres masques; des gens portant des
torches, et des musiciens.
ROMÉO
- Voyons, faut-il prononcer un discours pour
nous excuser ou entrer sans apologie?
BENVOLIO
- Ces harangues prolixes ne sont plus de
mode. Nous n’aurons pas de Cupidon aux yeux bandés
d’une écharpe, portant un arc peint à la tartare, et faisant
fuir les dames comme un épouvantail; pas de prologue
appris par coeur et mollement débité à l’aide d’un
souffleur pour préparer notre entrée. Qu’ils nous estiment
dans la mesure qu’il leur plaira; nous leur danserons une
mesure, et nous partirons.
ROMÉO
- Qu’on me donne une torche! Je ne suis pas en
train pour gambader! Sombre comme je suis, je veux
porter la lumière.
MERCUTIO
- Ah! mon doux Roméo, nous voulions que
vous dansiez.
ROMÉO
- Non, croyez-moi: vous avez tous la chaussure
de bal et le talon léger: moi, j’ai une âme de plomb qui me
cloue au sol et m’ôte le talent de remuer
MERCUTIO
- Vous êtes amoureux; empruntez à
Cupidon ses ailes, et vous dépasserez dans votre vol notre
vulgaire essor.
ROMÉO
- Ses flèches m’ont trop cruellement blessé pour
que je puisse m’élancer sur ses ailes légères; enchaîné
comme je le suis, je ne saurais m’élever au-dessus d’une
immuable douleur, je succombe sous l’amour qui
m’écrase.
MERCUTIO
- Prenez le dessus et vous l’écraserez: le
délicat enfant sera bien vite accablé par vous.
ROMÉO
- L’amour, un délicat enfant! Il est brutal, rude,
violent! il écorche comme l’épine.
MERCUTIO
- Si l’amour est brutal avec vous, soyez
brutal avec lui; écorchez l’amour qui vous écorche, et vous
le dompterez. (Aux valets) Donnez-moi un étui à mettre
mon visage! (Se masquant) Un masque sur un masque!
Peu m’importe à présent qu’un regard curieux cherche à
découvrir mes laideurs! Voilà d’épais sourcils qui
rougiront pour moi!
BENVOLIO
- Allons, frappons et entrons; aussitôt
dedans, que chacun ait recours à ses jambes.
ROMÉO
- À moi une torche! Que les galants au coeur
léger agacent du pied la natte insensible. Pour moi, je
m’accommode d’une phrase de grand-père: je tiendrai la
chandelle et je regarderai... À vos brillants ébats mon
humeur noire ferait tache.
MERCUTIO
- Bah! la nuit tous les chats sont gris! Si tu
es en humeur noire, nous te tirerons, sauf respect, du
bourbier de cet amour où tu patauges jusqu’aux oreilles...
Allons vite. Nous usons notre éclairage de jour...
ROMÉO
- Comment cela?
MERCUTIO
- Je veux dire, messire, qu’en nous attardant
nous consumons nos lumières en pure perte, comme des
lampes en plein jour... Ne tenez compte que de ma pensée:
notre mérite est cinq fois dans notre intention pour une
fois qu’il est dans notre bel esprit.
ROMÉO
- En allant à cette mascarade, nous avons bonne
intention, mais il y a peu d’esprit à y aller.
MERCUTIO
- Peut-on demander pourquoi?
ROMÉO
- J’ai fait un rêve cette nuit.
MERCUTIO
- Et moi aussi.
ROMÉO
- Eh bien! qu’avez-vous rêvé?
MERCUTIO
- Que souvent les rêveurs sont mis dedans!
ROMÉO
- Oui, dans le lit où, tout en dormant, ils rêvent
la vérité.
MERCUTIO
- Oh! je vois bien, la reine Mab vous a fait
visite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plus
grande qu’une agate à l’index d’un alderman, traînée par
un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes
qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char sont
faits de longues pattes de faucheux; la capote, d’ailes de
sauterelles; les rênes, de la plus fine toile d’araignée; les
harnais, d’humides rayons de lune. Son fouet, fait d’un os
de griffon, a pour corde un fil de la Vierge. Son cocher est
un petit cousin en livrée grise, moins gros de moitié
qu’une petite bête ronde tirée avec une épingle du doigt
paresseux d’une servante. Son chariot est une noisette,
vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux
ciron, carrossier immémorial des fées. C’est dans cet
apparat qu’elle galope de nuit en nuit à travers les
cerveaux des amants qui alors rêvent d’amour sur les
genoux des courtisans qui rêvent aussitôt de courtoisies,
sur les doigts des gens de loi qui aussitôt rêvent
d’honoraires, sur les lèvres des dames qui rêvent de
baisers aussitôt! Ces lèvres, Mab les crible souvent
d’ampoules, irritée de ce que leur haleine est gâtée par
quelque pommade. Tantôt elle galope sur le nez d’un
solliciteur, et vite il rêve qu’il flaire une place; tantôt elle
vient avec la queue d’un cochon de la dîme chatouiller la
narine d’un curé endormi, et vite il rêve d’un autre
bénéfice; tantôt elle passe sur le cou d’un soldat, et alors
il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches,
d’embuscades, de lames espagnoles, de rasades profondes
de cinq brasses, et puis de tambours battant à son oreille;
sur quoi il tressaille, s’éveille, et, ainsi alarmé, jure une
prière ou deux, et se rendort. C’est cette même Mab qui,
la nuit, tresse la crinière des chevaux et dans les poils
emmêlés durcit ces noeuds magiques qu’on ne peut
débrouiller sans encourir malheur. C’est la stryge qui,
quand les filles sont couchées sur le dos, les étreint et les
habitue à porter leur charge pour en faire des femmes à
solide carrure. C’est elle...
ROMÉO
- Paix, paix, Mercutio, paix. Tu nous parles de
riens!
MERCUTIO
- En effet, je parle des rêves, ces enfants
d’un cerveau en délire, que peut seule engendrer
l’hallucination, aussi insubstantielle que l’air, et plus
variable que le vent qui caresse en ce moment le sein
glacé du nord, et qui, tout à l’heure, s’échappant dans une
bouffée de colère, va se tourner vers le midi encore
humide de rosée!
BENVOLIO
- Ce vent dont vous parlez nous emporte
hors de nous-mêmes: le souper est fini et nous arriverons
trop tard.
ROMÉO
- Trop tôt, j’en ai peur! Mon âme pressent qu’une
amère catastrophe, encore suspendue à mon étoile, aura
pour date funeste cette nuit de fête, et terminera la
méprisable existence contenue dans mon sein par le coup
sinistre d’une mort prématurée. Mais que celui qui est le
nautonier de ma destinée dirige ma voile!... En avant,
joyeux amis!
BENVOLIO
- Battez, tambours! (Ils sortent )
SCENE V
Une salle dans la maison de Capulet.
Entrent plusieurs valets ponant des serviettes.
PREMIER VALET
- Où est donc Laterine, qu’il ne
m’aide pas à desservir? Lui, soulever une assiette! Lui,
frotter une table! Fi donc!
DEUXIEME VALET
- Quand le soin d’une maison est
confié aux mains d’un ou deux hommes, et que ces mains
ne sont même pas lavées, c’est une sale chose.
PREMIER VALET
- Dehors les tabourets!... Enlevez le
buffet!... Attention à l’argenterie... (À l’un de ses
camarades) Mon bon, mets-moi de côté un massepain; et,
si tu m’aimes, dis au portier de laisser entrer Suzanne
Lameule et Nelly... Antoine! Laterrine!
TROISIEME VALET
- Voilà, mon garçon! présent!
PREMIER VALET
- On vous attend, On vous appelle,
On vous demande, on vous cherche dans la grande
chambre.
TROISIEME VALET
- Nous ne pouvons pas être ici et
là... Vivement, mes enfants; mettez-y un peu d’entrain, et
que le dernier restant emporte tout. (Ils se retirent)
Entrent le vieux Capulet, puis, panai la foule des
convives,
Tybalt, Juliette et la nourrice; enfin Roméo, accompagné
de ses amis, tous masqués. Les valets vont et viennent
CAPULET
- Messieurs, soyez les bienvenus! Celles de
ces dames qui ne sont pas affligées de cors aux pieds vont
vous donner de l’exercice!... Ah! ah! mes donzelles! qui de
vous toutes refusera de danser à présent? Celle qui fera la
mijaurée, celle-là, je jurerai qu’elle a des cors! Eh! je vous
prends par l’endroit sensible, n’est-ce pas? (À de nouveaux
arrivants) Vous êtes les bienvenus, messieurs... J’ai vu le
temps où, moi aussi, je portais un masque et où je savais
chuchoter à l’oreille des belles dames de ces mots qui les
charment: ce temps-là n’est plus, il n’est plus, il n’est plus!
(À de nouveaux arrivants ) Vous êtes les bienvenus,
messieurs... Allons, musiciens, jouez! Salle nette pour le
bal! Qu’on fasse place! et en avant, jeunes filles! (La
musique joue, les danses commencent. Aux valets) Encore
des lumières, marauds. Redressez ces tables, et éteignez le
feu; il fait trop chaud ici. (À son cousin Capulet, qui
arrive) Ah! mon cher ce plaisir inespéré est d’autant
mieux venu... Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin
Capulet; car vous et moi, nous avons passé nos jours de
danse. Combien de temps y a-t-il depuis le dernier bal où
vous et moi nous étions masqués?
DEUXIEME
CAPULET
- Trente ans, par Notre-Dame!
PREMIER CAPULET
- Bah! mon cher! pas tant que ça!
pas tant que ça! C’était à la noce de Lucentio. Vienne la
Pentecôte aussi vite qu’elle voudra, il y aura de cela
quelque vingt-cinq ans; et cette fois nous étions masqués.
DEUXIEME
CAPULET
- Il y a plus longtemps, il y a
plus longtemps: son fils est plus âgé, messire; son fils a
trente ans.
PREMIER CAPULET
- Pouvez-vous dire ça! Son fils
était encore mineur il y a deux ans.
ROMÉO, à un valet, montrant Juliette
- Quelle est cette
dame qui enrichit la main de ce cavalier, là-bas?
LE VALET
- Je ne sais pas, monsieur.
ROMÉO
- Oh! elle apprend aux flambeaux à illuminer!
Sa beauté est suspendue à la face de la nuit comme un
riche joyau à l’oreille d’une Éthiopienne! Beauté trop
précieuse pour la possession, trop exquise pour la terre!
Telle la colombe de neige dans une troupe de corneilles,
telle apparaît cette jeune dame au milieu de ses
compagnes. Cette danse finie, j’épierai la place où elle se
tient, et je donnerai à ma main grossière le bonheur de
toucher la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu’ici? Non;
jurez-le, mes yeux! Car jusqu’à ce soir, je n’avais pas vu la
vraie beauté.
TYBALT, désignant Roméo - Je reconnais cette voix; ce
doit être un Montague... (À un page) Va me chercher ma
rapière, page! Quoi! le misérable ose venir ici, couvert
d’un masque grotesque, pour insulter et narguer notre
solennité? Ah! par l’antique honneur de ma race, je ne
crois pas qu’il y ait péché à l’étendre mort!
PREMIER CAPULET, s’approchant de Tybalt - Eh
bien! qu’as-tu donc, mon neveu? Pourquoi cette tempête?
TYBALT
- Mon oncle, voici un Montague, un de nos
ennemis, un misérable qui est venu ici par bravade
insulter à notre soirée solennelle.
PREMIER CAPULET
- N’est-ce pas le jeune Roméo?
TYBALT
- C’est lui, ce misérable Roméo!
PREMIER CAPULET
- Du Calme, gentil cousin! laissele
tranquille; il a les manières du plus courtois
gentilhomme; et, à dire vrai, Vérone est fière de lui,
comme d’un jouvenceau vertueux et bien élevé. Je ne
voudrais pas, pour toutes les richesses de cette ville,
qu’ici, dans ma maison, il lui fût fait une avanie. Aie donc
patience, ne fais pas attention à lui, c’est ma volonté; si tu
la respectes, prends un air gracieux et laisse là cette mine
farouche qui sied mal dans une fête.
TYBALT
- Elle sied bien dès qu’on a pour hôte un tel
misérable; je ne le tolérerai pas!
PREMIER CAPULET
- VOUS le tolérerez! qu’est-ce à
dire, monsieur le freluquet! J’entends que vous le
tolériez... Allons donc! Qui est le maître ici, vous ou moi?
Allons donc! Vous ne le tolérerez pas! Dieu me pardonne!
Vous voulez soulever une émeute au milieu de mes hôtes!
Vous voulez mettre le vin en perce! Vous voulez faire
l’homme!
TYBALT
- Mais, mon oncle, c’est une honte.
PREMIER CAPULET
- Allons, allons, vous êtes un
insolent garçon. En vérité, cette incartade pourrait vous
coûter cher: Je sais ce que je dis... Il faut que vous me
contrariiez!... Morbleu! c’est le moment!... (Aux danseurs)
À merveille, mes chers coeurs!... (À Tybalt) Vous êtes un
faquin... Restez tranquille, sinon... (Aux valets) Des
lumières! encore des lumières! par décence! (À Tybalt ) Je
vous ferai rester tranquille, allez! (Aux danseurs) De
l’entrain, mes petits coeurs!
TYBALT
- La patience qu’on m’impose lutte en moi avec
une colère obstinée, et leur choc fait trembler tous mes
membres... Je vais me retirer; mais cette fureur rentrée,
qu’en ce moment on croit adoucie, se convertira en fiel
amer (Il sort )
ROMÉO, prenant la main de Juliette
- Si j’ai profané
avec mon indigne main cette châsse sacrée, je suis prêt à
une douce pénitence: permettez à mes lèvres, comme à
deux pèlerins rougissants, d’effacer ce grossier
attouchement par un tendre baiser.
ROMÉO
- Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour
votre main qui n’a fait preuve en ceci que d’une
respectueuse dévotion. Les saintes mêmes ont des mains
que peuvent toucher les mains des pèlerins; et cette
étreinte est un pieux baiser
ROMÉO
- Les saintes n’ont-elles pas des lèvres, et les
pèlerins aussi?
ROMÉO
- Oui, pèlerin, des lèvres vouées à la prière.
ROMÉO
- Oh! alors, chère sainte, que les lèvres fassent
ce que font les mains. Elles te prient; exauce-les, de peur
que leur foi ne se change en désespoir.
ROMÉO
- Les saintes restent immobiles, tout en
exauçant les prières.
ROMÉO
- Restez donc immobile, tandis que je
recueillerai l’effet de ma prière. (Il l’embrasse sur la
bouche) Vos lèvres ont effacé le péché des miennes.
ROMÉO
- Mes lèvres ont gardé pour elles le péché
qu’elles ont pris des vôtres.
ROMÉO
- Vous avez pris le péché de mes lèvres? ô
reproche charmant! Alors rendez-moi mon péché. (Il
l’embrasse encore)
ROMÉO
- Vous avez l’art des baisers.
LA NOURRICE, à Juliette
- Madame, votre mère
voudrait vous dire un mot. (Juliette se dirige vers lady
Capulet)
ROMÉO, à la nourrice
- Qui donc est sa mère?
LA NOURRICE
- Eh bien, bachelier sa mère est la
maîtresse de la maison, une bonne dame, et sage et
vertueuse; j’ai nourri sa fille, celle avec qui vous causiez;
je vais vous dire: celui qui parviendra à mettre la main sur
elle pourra faire sonner les écus.
ROMÉO
- C’est une Capulet! ô trop chère créance! Ma
vie est due à mon ennemie!
BENVOLIO, à Roméo
- Allons, partons; la fête est à sa
fin.
ROMÉO, à part
- Hélas! oui, et mon trouble est à son
comble.
PREMIER CAPULET, aux invités qui se retirent
- Ça,
messieurs, n’allez pas nous quitter encore: nous avons un
méchant petit souper qui se prépare... Vous êtes donc
décidés?... Eh bien, alors je vous remercie tous... Je vous
remercie, honnêtes gentilshommes. Bonne nuit. Des
torches par ici!... Allons, mettons-nous au lit! (À son
cousin Capulet) Ah! ma foi, mon cher, il se fait tard: je
vais me reposer (Tous sortent, excepté Juliette et la
nourrice)
ROMÉO
- Viens ici, nourrice! quel est ce
gentilhomme, là-bas?
LA NOURRICE
- C’est le fils et l’héritier du vieux
Tibério.
ROMÉO
- Quel est celui qui sort à présent?
LA NOURRICE
- Ma foi, je crois que c’est le jeune
Pétruchio.
ROMÉO, montrant Roméo
- Quel est cet autre qui suit
et qui n’a pas voulu danser?
LA NOURRICE
- Je ne sais pas.
ROMÉO
- Va demander Son nom. (La nourrice
s’éloigne un moment) S’il est marié, mon cercueil pourrait
bien être mon lit nuptial.
LA NOURRICE, revenant
- Son nom est Roméo; c’est un
Montague, le fils unique de votre grand ennemi.
ROMÉO
- Mon unique amour émane de mon unique
haine! Je l’ai vu trop tôt sans le connaître et je l’ai connu
trop tard. Il m’est né un prodigieux amour, puisque je dois
aimer un ennemi exécré!
LA NOURRICE
- Que dites-vous? que dites-vous?
ROMÉO
- Une strophe que tente de m’apprendre un de
mes danseurs.
(voix au-dehors appelant Juliette)
LA NOURRICE
- Tout à l’heure! tout à l’heure!... Allons
nous-en; tous les étrangers sont partis.
DEUXIEME ACTE II
PROLOGUE
Entre le choeur
LE CHOEUR
Maintenant, le vieil amour agonise sur son lit de mort,
Et une passion nouvelle aspire à son héritage.
Cette belle pour qui notre amant gémissait et voulait
mourir, Comparée à la tendre Juliette, a cessé d’être belle.
Maintenant Roméo est aimé de celle qu’il aime:
Et tous deux sont ensorcelés par le charme de leurs
regards. Mais il a besoin de conter ses peines à son
ennemie supposée, et elle dérobe ce doux appât d’amour
sur un hameçon dangereux.
Traité en ennemi, Roméo ne peut avoir un libre accès
pour soupirer ces voeux que les amants se plaisent à
prononcer
Et Juliette, tout aussi éprise, est plus impuissante encore
À se ménager une rencontre avec son amoureux.
Mais la passion leur donne la force, et le temps, l’occasion
De goûter ensemble d’ineffables joies dans d’ineffables
transes. (Il sort)
SCENE PREMIERE
Une route aux abords du jardin de Capulet.
Roméo entre précipitamment
ROMÉO, montrant le mur du jardin
- Puis-je aller plus
loin, quand mon coeur est ici? En amère, masse terrestre,
et retrouve ton centre. (Il escalade le muret disparaît)
Entrent Benvolio et Mercutio.
BENVOLIO
- Roméo! mon cousin Roméo!
MERCUTIO
- Il a fait sagement. Sur ma vie, il s’est
esquivé pour gagner son lit.
BENVOLIO
- Il a couru de ce côté et sauté par-dessus le
mur de ce jardin. Appelle-le, bon Mercutio.
MERCUTIO
- Je ferai plus; je vais le conjurer Roméo!
caprice! frénésie! passion! amour! apparais-nous sous la
forme d’un soupir! Dis seulement un vers, et je suis
satisfait! Crie seulement hélas! accouple seulement amour
avec jour! Rien qu’un mot aimable pour ma commère
Vénus! Rien qu’un sobriquet pour son fils, pour son
aveugle héritier, le jeune Adam Cupid, celui qui visa si
juste, quand le roi Cophetua s’éprit de la mendiante!... Il
n’entend pas, il ne remue pas, il ne bouge pas. Il faut que
ce babouin-là soit mort: évoquons-le Roméo, je te
conjure par les yeux brillants de Rosaline, par son front
élevé et par sa lèvre écarlate, par son pied mignon, par sa
jambe svelte, par sa cuisse frémissante, et par les
domaines adjacents: apparais-nous sous ta propre forme!
BENVOLIO
- S’il t’entend, il se fâchera.
MERCUTIO
- Cela ne peut pas le fâcher; il se fâcherait
avec raison, si je faisais surgir dans le cercle de sa
maîtresse un démon d’une nature étrange que je laisserais
en arrêt jusqu’à ce qu’elle l’eût désarmé par ses
exorcismes. Cela serait une offense: mais j’agis en
enchanteur loyal et honnête; et, au nom de sa maîtresse,
c’est lui seul que je vais faire surgir
BENVOLIO
- Allons! il s’est enfoncé sous ces arbres pour
y chercher une nuit assortie à son humeur. Son amour est
aveugle, et n’est à sa place que dans les ténèbres.
MERCUTIO
- Si l’amour est aveugle, il ne peut pas
frapper le but... Sans doute Roméo s’est assis au pied d’un
pêcher, pour rêver qu’il le commet avec sa maîtresse.
Bonne nuit, Roméo... Je vais trouver ma chère couchette;
ce lit de camp est trop froid pour que j’y dorme. Eh bien,
partons-nous?
BENVOLIO
- Oui, partons; car il est inutile de chercher
ici qui ne veut pas se laisser trouver (Ils sortent)
SCENE II
Le jardin de Capulet.
Sous les fenêtres de l’appartement de Juliette.
Entre Roméo.
ROMÉO
- Il se rit des plaies, celui qui n’a jamais reçu de
blessures! (Apercevant Juliette qui apparaît à une
fenêtre) Mais doucement! Quelle lumière jaillit par cette
fenêtre?
Voilà l’Orient, et Juliette est le soleil! Lève-toi, belle
aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de
douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu’ellem
ême! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu’elle est jalouse de
toi; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles
seules la portent: rejette-la!... Voilà ma dame! Oh! voilà
mon amour! Oh! si elle pouvait le savoir!... Que dit-elle?
Rien... Elle se tait... Mais non; son regard parle, et je veux
lui répondre... Ce n’est pas à moi qu’elle s’adresse. Deux
des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs,
adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur
sphère jusqu’à ce qu’elles reviennent. Ah! si les étoiles se
substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux
étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des
astres, comme le grand jour, une lampe; et ses yeux, du
haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les
régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant
que la nuit n’est plus. Voyez comme elle appuie sa joue
sur sa main! Oh! que ne suis-je le gant de cette main! Je
toucherais sa joue!
ROMÉO
- Hélas!
ROMÉO
- Elle parle! Oh! parle encore, ange
resplendissant! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus
de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand, aux
yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en amère
pour le contempler, il devance les nuées paresseuses et
vogue sur le sein des airs!
ROMÉO
- ô Roméo! Roméo! pourquoi es-tu Roméo?
Renie ton père et abdique ton nom; ou, si tu ne le veux
pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.
ROMÉO, à part
- Dois-je l’écouter encore ou lui
répondre?
ROMÉO
- Ton nom seul est mon ennemi. Tu n’es pas
un Montague, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montague?
Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage,
ni rien qui fasse partie d’un homme... Oh! sois quelque
autre nom! Qu’y a-t-il dans un nom? Ce que nous
appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom.
Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il
conserverait encore les chères perfections qu’il possède...
Roméo, renonce à ton nom; et, à la place de ce nom qui ne
fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.
ROMÉO
- Je te prends au mot! Appelle-moi seulement
ton amour et je reçois un nouveau baptême: désormais je
ne suis plus Roméo.
ROMÉO
- Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par
la nuit, viens de te heurter à mon secret?
ROMÉO
- Je ne sais par quel nom t’indiquer qui je suis.
Mon nom, sainte chérie, m’est odieux à moi-même, parce
qu’il est pour toi un ennemi: si je l’avais écrit là, j’en
déchirerais les lettres.
ROMÉO
- Mon oreille n’a pas encore aspiré cent
paroles proférées par cette voix, et pourtant j’en reconnais
le son. N’es-tu pas Roméo et un Montague?
ROMÉO
- Ni l’un ni l’autre, belle vierge, si tu détestes l’un
et l’autre.
ROMÉO
- Comment es-tu venu ici, dis-mol? et dans
quel but? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à
gravir. Considère qui tu es: ce lieu est ta mort, si
quelqu’un de mes parents te trouve ici.
ROMÉO
- J’ai escaladé ces murs sur les ailes légères de
l’amour: car les limites de pierre ne sauraient arrêter
l’amour, et ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter;
voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour
moi.
ROMÉO
- S’ils te voient, ils te tueront.
ROMÉO
- Hélas! il y a plus de péril pour moi dans ton
regard que dans vingt de leurs épées: que ton oeil me soit
doux, et je suis à l’épreuve de leur inimitié.
ROMÉO
- Je ne voudrais pas pour le monde entier
qu’ils te vissent ici.
ROMÉO
- J’ai le manteau de la nuit pour me soustraire à
leur vue. D’ailleurs, si tu ne m’aimes pas, qu’ils me
trouvent ici! J’aime mieux ma vie finie par leur haine que
ma mort différée sans ton amour.
ROMÉO
- Quel guide as-tu donc eu pour arriver
jusqu’ici?
ROMÉO
- L’amour, qui le premier m’a suggéré d’y venir:
il m’a prêté son esprit et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis
pas un pilote; mais, quand tu serais à la même distance
que la vaste plage baignée par la mer la plus lointaine, je
risquerais la traversée pour une denrée pareille.
ROMÉO
- Tu sais que le masque de la nuit est sur mon
visage; sans cela, tu verrais une virginale couleur colorer
ma joue, quand je songe aux paroles que tu m’as entendue
dire cette nuit. Ah! je voudrais rester dans les
convenances; je voudrais, je voudrais nier ce que j’ai dit.
Mais adieu, les cérémonies! M’aimes-tu? Je sais que tu
vas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas: tu
pourrais trahir ton serment: les parjures des amoureux
font, dit-on, rire Jupiter.. Oh! gentil Roméo, si tu m’aimes,
proclame-le loyalement: et si tu crois que je me laisse trop
vite gagner je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je
te dirai non, pour que tu me fasses la cour: autrement, rien
au monde ne m’y déciderait... En vérité, beau Montague,
je suis trop éprise, et tu pourrais croire ma conduite
légère; mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus
fidèle que celles qui savent mieux affecter la réserve.
J’aurais été plus réservée, il faut que je l’avoue, si tu
n’avais pas surpris, à mon insu, l’aveu passionné de mon
amour: pardonne-moi donc et n’impute pas à une légèreté
d’amour cette faiblesse que la nuit noire t’a permis de
découvrir
ROMÉO
- Madame, je jure par cette lune sacrée qui
argente toutes ces cimes chargées de fruits!...
ROMÉO
- Oh! ne jure pas par la lune, l’inconstante
lune dont le disque change chaque mois, de peur que ton
amour ne devienne aussi variable!
ROMÉO
- Par quoi dois-je jurer?
ROMÉO
- Ne jure pas du tout; ou, si tu le veux, jure
par ton gracieux être, qui est le dieu de mon idolâtrie, et
je te croirai.
ROMÉO
- Si l’amour profond de mon coeur..
ROMÉO
- Ah! ne jure pas! Quoique tu fasses ma joie,
je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre
rapprochement; il est trop brusque, trop imprévu, trop
subit, trop semblable à l’éclair qui a cessé d’être avant
qu’on ait pu dire: il brille!... Doux ami, bonne nuit! Ce
bouton d’amour mûri par l’haleine de l’été, pourra devenir
une belle fleur, à notre prochaine entrevue... Bonne nuit,
bonne nuit! Puisse le repos, puisse le calme délicieux qui
est dans mon sein, arriver à ton coeur!
ROMÉO
- Oh! vas-tu donc me laisser si peu satisfait?
ROMÉO
- Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette
nuit?
ROMÉO
- Le solennel échange de ton amour contre le
mien.
ROMÉO
- Mon amour! je te l’ai donné avant que tu
l’aies demandé. Et pourtant je voudrais qu’il fat encore à
donner.
ROMÉO
- Voudrais-tu me le retirer? Et pour quelle
raison, mon amour?
ROMÉO
- Rien que pour être généreuse et te le donner
encore. Mais je désire un bonheur que j’ai déjà: ma
libéralité est aussi illimitée que la mer, et mon amour
aussi profond: plus je te donne, plus il me reste, car l’une
et l’autre sont infinis. (On entend la voix de la nourrice)
J’entends du bruit dans la maison. Cher amour, adieu! J’y
vais, bonne nourrice!... Doux Montague, sois fidèle.
Attends un moment, je vais revenir (Elle se retire de la
fenêtre)
ROMÉO
- ô céleste, céleste nuit! J’ai peur, comme il fait
nuit, que tout ceci ne soit qu’un rêve, trop délicieusement
flatteur pour être réel.
Juliette revient.
ROMÉO
- Trois mots encore, cher Roméo, et bonne
nuit, cette fois! Si l’intention de ton amour est honorable,
si ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, par la
personne que je ferai parvenir jusqu’à toi, en quel lieu et
à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, et alors je
déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et je te suivrai,
monseigneur jusqu’au bout du monde!
LA NOURRICE, derrière le théâtre
- Madame!
ROMÉO
- J’y vais! tout à l’heure! Mais si ton amèrepens
ée n’est pas bonne, je te conjure...
LA NOURRICE, derrière le théâtre
- Madame!
ROMÉO
- À l’Instant! J’y Vais!.., de cesser tes
Instances et de me laisser à ma douleur.. J’enverrai
demain.
ROMÉO
- Par le salut de mon âme...
ROMÉO
- Mille fois bonne nuit! (Elle quitte la
fenêtre)
ROMÉO
- La nuit ne peut qu’empirer mille fois, dès que
ta lumière lui manque... (Se retirant à pas lents ) L’amour
court vers l’amour comme l’écolier hors de la classe; mais
il s’en éloigne avec l’air accablé de l’enfant qui rentre à
l’école.
Juliette reparaît à la fenêtre.
ROMÉO
- Stt! Roméo! Stt!... Oh! que n’ai-je la voix du
fauconnier pour réclamer mon noble tiercelet! Mais la
captivité est enrouée et ne peut parler haut: sans quoi
j’ébranlerais la caverne où Écho dort, et sa voix aérienne
serait bientôt plus enrouée que la mienne, tant je lui ferais
répéter le nom de mon Roméo!
ROMÉO, revenant sur ses pas
- C’est mon âme qui me
rappelle par mon nom! Quels sons argentins a dans la nuit
la voix de la bien-aimée! Quelle suave musique pour
l’oreille attentive!
ROMÉO
- Roméo!
ROMÉO
- Ma mie?
LA NOURRICE, derrière le théâtre
- Madame!
ROMÉO
- À quelle heure, demain, enverrai-je vers toi?
ROMÉO
- À neuf heures.
ROMÉO
- Je n’y manquerai pas! il y a vingt ans d’ici
là. J’ai oublié pourquoi je t’ai rappelé.
ROMÉO
- Laisse-moi rester ici jusqu’à ce que tu t’en
souviennes.
ROMÉO
- Je l’oublierai, pour que tu restes là toujours,
me rappelant seulement combien j’aime ta compagnie.
ROMÉO
- Et je resterai là pour que tu l’oublies toujours,
oubliant moi-même que ma demeure est ailleurs.
ROMÉO
- Il est presque jour. Je voudrais que tu fusses
parti, mais sans t’éloigner plus que l’oiseau familier d’une
joueuse enfant: elle le laisse voleter un peu hors de sa
main, pauvre prisonnier embarrassé de liens, et vite elle le
ramène en tirant le fil de soie, tant elle est tendrement
jalouse de sa liberté!
ROMÉO
- Je voudrais être ton oiseau!
ROMÉO
- Ami, je le voudrais aussi, mais je te tuerais
à force de caresses. Bonne nuit! bonne nuit! Si douce est
la tristesse de nos adieux que je te dirais: bonne nuit!
jusqu’à ce qu’il soit jour (Elle se retire)
ROMÉO, seul
- Que le sommeil se fixe sur tes yeux et la
paix dans ton coeur! Je voudrais être le sommeil et la paix,
pour reposer si délicieusement! Je vais de ce pas à la
cellule de mon père spirituel, pour implorer son aide et lui
conter mon bonheur. (Il sort )
SCENE III
La cellule de frère Laurence.
Entre Frère Laurence, portant un panier
LAURENCE
- L’aube aux yeux gris couvre de son sourire
la nuit grimaçante, et diapre de lignes lumineuses les
nuées d’Orient; l’ombre couperosée, chancelant comme un
ivrogne, s’éloigne de la route du jour devant les roues du
Titan radieux. Avant que le soleil, de son regard de
flamme, ait ranimé le jour et séché la moite rosée de la
nuit, il faut que je remplisse cette cage d’osier de plantes
pernicieuses et de fleurs au suc précieux. La terre, qui est
la mère des créatures, est aussi leur tombe; leur sépulcre
est sa matrice même. Les enfants de toute espèce, sortis de
son flanc, nous les trouvons suçant sa mamelle
inépuisable; la plupart sont doués de nombreuses vertus;
pas un qui n’ait son mérite, et pourtant tous différent! Oh!
combien efficace est la grâce qui réside dans les herbes,
dans les plantes, dans les pierres et dans leurs qualités
intimes! Il n’est rien sur la terre de si humble qui ne rende
à la terre un service spécial; il n’est rien non plus de si bon
qui, détourné de son légitime usage, ne devienne rebelle
à son origine et ne tombe dans l’abus. La vertu même
devient vice, étant mal appliquée, et le vice est parfois
ennobli par l’action.
Entre Roméo.
LAURENCE, prenant une fleur dans le panier
- Le
Calice enfant de cette faible fleur recèle un poison et un
cordial puissants: respirez-la, elle stimule et l’odorat et
toutes les facultés; goûtez-la, elle frappe de mort et le
coeur et tous les sens. Deux reines ennemies sont sans
cesse en lutte dans l’homme comme dans la plante, la
grâce et la rude volonté; et là ou la pire prédomine, le ver
de la mort a bien vite dévoré la créature.
ROMÉO
- Bonjour père.
LAURENCE
- Bénédictine! Quelle voix matinale me
Salue si doucement? Jeune fils, c’est signe de quelque
désordre d’esprit, quand on dit adieu si tôt à son lit. Le
souci fait le guet dans les yeux du vieillard, et le sommeil
n’entre jamais où loge le souci. Mais là où la jeunesse
ingambe repose, le cerveau dégagé, là règne le sommeil
d’or. Je conclus donc de ta visite matinale que quelque
grave perturbation t’a mis sur pied. Si cela n’est pas, je
devine que notre Roméo ne s’est pas couché cette nuit.
ROMÉO
- Cette dernière conjecture est la vraie; mais
mon repos n’en a été que plus doux.
LAURENCE
- Dieu pardonne au pécheur! Étais-tu donc
avec Rosaline?
ROMÉO
- Avec Rosaline! Oh non, mon père spirituel: j’ai
oublié ce nom, et tous les maux attachés à ce nom.
LAURENCE
- Voilà un bon fils...Mais où as-tu été alors?
ROMÉO
- Je vais te le dire et t’épargner de nouvelles
questions. Je me suis trouvé à la même fête que mon
ennemi: tout à coup cet ennemi m’a blessé, et je l’ai blessé
à mon tour: notre guérison à tous deux dépend de tes
secours et de ton ministère sacré. Tu le vois, saint homme,
je n’ai pas de haine; car j’intercède pour mon adversaire
comme pour moi.
LAURENCE
- Parle clairement, mon cher fils, et
explique-toi sans détour: une confession équivoque
n’obtient qu’une absolution équivoque.
ROMÉO
- Apprends-le donc tout net, j’aime d’un amour
profond la fille charmante du riche Capulet. Elle a fixé
mon coeur comme j’ai fixé le sien ; pour que notre union
soit complète, il ne nous manque que d’être unis par toi
dans le saint mariage. Quand, où et comment nous nous
sommes vus, aimés et fiancés, je te le dirai chemin
faisant; mais, avant tout, je t’en prie, consens à nous
marier aujourd’hui même.
LAURENCE
- Par saint François! quel changement! Cette
Rosaline que tu aimais tant, est-elle donc si vite délaissée?
Ah! l’amour des jeunes gens n’est pas vraiment dans le
coeur, il n’est que dans les yeux. Jésus Maria! Que de
larmes pour Rosaline ont inondé tes joues blêmes! Que
d’eau salée prodiguée en pure perte pour assaisonner un
amour qui n’en garde pas même l’amère-goût! Le soleil n’a
pas encore dissipé tes soupirs dans le ciel: tes
gémissements passés tintent encore à mes vieilles oreilles.
Tiens, il y a encore là, sur ta joue, la trace d’une ancienne
larme, non essuyée encore! Si alors tu étais bien toim
ême, si ces douleurs étaient bien les tiennes, toi et tes
douleurs vous étiez tout à Rosaline; et te voilà déjà
changé! Prononce donc avec moi cette sentence: les
femmes peuvent faillir, quand les hommes ont si peu de
force.
ROMÉO
- Tu m’as souvent reproché mon amour pour
Rosaline.
LAURENCE
- Ton amour? Non, mon enfant, mais ton
idolâtrie.
ROMÉO
- Et tu m’as dit d’ensevelir cet amour
LAURENCE
- Je ne t’ai pas dit d’enterrer un amour pour
en exhumer un autre.
ROMÉO
- Je t’en prie, ne me gronde pas: celle que j’aime
à présent me rend faveur pour faveur, et amour pour
amour; l’autre n’agissait pas ainsi.
LAURENCE
- Oh! elle voyait bien que ton amour
déclamait sa leçon avant même de savoir épeler. Mais
viens, jeune volage, viens avec moi; une raison me décide
à l’assister: cette union peut, par un heureux effet, changer
en pure affection la rancune de vos familles.
ROMÉO
- Oh! partons: il y a urgence à nous hâter
LAURENCE
- Allons sagement et doucement: trébuche
qui court vite.
(Ils sortent)
SCENE IV
Une rue. Entrent Benvolio et Mercutio.
MERCUTIO
- Où diable ce Roméo peut-il être? Est-ce
qu’il n’est pas rentré cette nuit?
BENVOLIO
- Non, pas chez son père; j’ai parlé à son
valet.
MERCUTIO
- Ah! cette pâle fille au coeur de pierre, cette
Rosaline, le tourmente tant qu’à coup sûr il en deviendra
fou.
BENVOLIO
- Tybalt, le parent du vieux Capulet, lui a
envoyé une lettre chez son père.
MERCUTIO
- Un cartel, sur mon âme!
BENVOLIO
- Roméo répondra.
MERCUTIO
- Tout homme qui sait écrire peut répondre
à une lettre.
BENVOLIO
- C’est à l’auteur de la lettre qu’il répondra:
provocation pour provocation.
MERCUTIO
- Hélas! pauvre Roméo! il est déjà mort:
poignardé par l’oeil noir d’une blanche donzelle, frappé à
l’oreille par un chant d’amour atteint au beau milieu du
coeur par la flèche de l’aveugle archerot... Est-ce là un
homme en état de tenir tête à Tybalt?
BENVOLIO
- Eh! qu’est-ce donc que ce Tybalt?
MERCUTIO
- Plutôt le prince des tigres que des chats, je
puis vous le dire. Oh! il est le courageux capitaine du
point d’honneur Il se bat comme vous modulez un air
observe les temps, la mesure et les règles, allonge piano,
une, deux, trois, et vous touche en pleine poitrine. C’est un
pourfendeur de boutons de soie, un duelliste, un duelliste,
un gentilhomme de première salle, qui ferraille pour la
première cause venue.
(Il se met en garde et se fend. ) Oh! la botte immortelle!
la riposte en tierce! touché!
BENVOLIO
- Quoi donc?
MERCUTIO, se relevant - Au diable ces merveilleux
grotesques avec leur zézaiement, et leur affectation, et leur
nouvel accent! (Changeant de voix) Jésus! la bonne lame!
le bel homme! l’excellente putain! Ah! mon grand-père,
n’est-ce pas chose lamentable que nous soyons ainsi
harcelés par ces moustiques étrangers, par ces colporteurs
de modes qui nous poursuivent de leurs pardonnez-moi,
et qui, tant ils sont rigides sur leurs nouvelles formes, ne
sauraient plus s’asseoir à l’aise sur nos vieux escabeaux?
Peste soit de leurs bonjours et de leurs bonsoirs.
Entre Roméo, rêveur
BENVOLIO
- Voici Roméo! Voici Roméo!
MERCUTIO
- N’ayant plus que les os! sec comme un
hareng saur! Oh!pauvre chair quel triste maigre tu fais!...
Voyons, donne-nous un peu de cette poésie dont débordait
Pétrarque: comparée à ta dame, Laure n’était qu’une fille
de cuisine, bien que son chantre sût mieux rimer que toi;
Didon, une dondon; Cléopâtre, une gipsy; Hélène, une
catin; Héro, une gourgandine; Thisbé, un oeil d’azur, mais
sans éclat! Signor Roméo, bonjour! À votre culotte
française le salut français!... Vous nous avez joués d’une
manière charmante hier soir.
ROMÉO
- Salut à tous deux!... que voulez-vous dire?
MERCUTIO
- Eh! vous ne comprenez pas? vous avez fait
une fugue, une si belle fugue!
ROMÉO
- Pardon, mon cher Mercutio, j’avais une affaire
urgente; et, dans un cas comme le mien, il est permis à un
homme de brusquer la politesse.
MERCUTIO
- Autant dire que, dans un cas comme le
vôtre, un homme est forcé de fléchir le jarret pour...
ROMÉO
- Pour tirer sa révérence.
MERCUTIO
- Merci. Tu as touché juste.
ROMÉO
- C’est l’explication la plus bienséante.
MERCUTIO
- Sache que je suis la rose de la bienséance.
ROMÉO
- Fais-la-moi sentir.
MERCUTIO
- La rose même!
ROMÉO, montrant sa chaussure couverte de rubans
-
Mon escarpin t’en offre la rosette!
MERCUTIO
- Bien dit. Prolonge cette plaisanterie
jusqu’à ce que ton escarpin soit éculé: quand il n’aura plus
de talon, tu pourras du moins appuyer sur la pointe.
ROMÉO
- Plaisanterie de va-nu-pieds!
MERCUTIO
- Au secours, bon Benvolio! mes esprits se
dérobent.
ROMÉO
- Donne-leur du fouet et de l’éperon; sinon, je
crie: victoire!
MERCUTIO
- Si c’est à la course des oies que tu me
défies, je me récuse: il y a de l’oie dans un seul de tes
esprits plus que dans tous les miens... M’auriez-vous pris
pour une oie?
ROMÉO
- Je ne t’ai jamais pris pour autre chose.
MERCUTIO
- Je vais te mordre l’oreille pour cette
plaisanterie-là.
ROMÉO
- Non. Bonne oie ne mord pas.
MERCUTIO
- Ton esprit est comme une pomme aigre: il
est à la sauce piquante.
ROMÉO
- N’est-ce pas ce qu’il faut pour accommoder
l’oie grasse?
MERCUTIO
- Esprit de chevreau! cela prête à volonté:
avec un pouce d’ampleur on en fait long comme une
verge.
ROMÉO
- Je n’ai qu’à prêter l’ampleur à l’oie en question,
cela suffit; te voilà déclaré... grosse oie. (Ils éclatent de
rire)
MERCUTIO
- Eh bien, ne vaut-il pas mieux rire ainsi que
de geindre par amour? Te voilà sociable à présent, te voilà
redevenu Roméo; te voilà ce que tu dois être, de par l’art
et de par la nature. Crois-moi, cet amour grognon n’est
qu’un grand nigaud qui s’en va, tirant la langue, et
cherchant un trou où fourrer sa... marotte.
BENVOLIO
- Arrête-toi là, arrête-toi là.
MERCUTIO
- Tu veux donc que j’arrête mon histoire à
contre-poil?
BENVOLIO
- Je craignais qu’elle ne fût trop longue.
MERCUTIO
- Oh! tu te trompes: elle allait être fort
courte, car je suis à bout et je n’ai pas l’intention d’occuper
la place plus longtemps.
ROMÉO
- Voilà qui est parfait.
Entrent la nourrice et Pierre.
MERCUTIO
- Une voile! une voile! une voile!
BENVOLIO
- Deux voiles! deux voiles! une culotte et un
jupon.
LA NOURRICE
- Pierre!
PIERRE - Voilà!
LA NOURRICE
- Mon éventail, Pierre.
MERCUTIO
- Donne-le-lui, bon Pierre, qu’elle cache son
visage, son éventail est moins laid.
LA NOURRICE
- Dieu vous donne le bonjour, mes
gentilshommes!
MERCUTIO
- Dieu vous donne le bonsoir ma gentille
femme!
LA NOURRICE
- C’est donc déjà le soir?
MERCUTIO
- Oui, déjà, je puis vous le dire, car l’index
libertin du cadran est en érection sur midi.
LA NOURRICE
- Diantre de vous! quel homme êtes-vous
donc?
ROMÉO
- Un mortel, gentille femme, que Dieu créa pour
se faire injure à lui-même.
LA NOURRICE
- Bien répondu, sur ma parole! Pour se
faire injure à lui-même, a-t-il dit... Messieurs, quelqu’un
de vous saurait-il m’indiquer où je puis trouver le jeune
Roméo?
ROMÉO
- Je puis vous l’indiquer: pourtant le jeune
Roméo, quand vous l’aurez trouvé, sera plus vieux qu’au
moment où vous vous êtes mise à le chercher Je suis le
plus jeune de ce nom-là, à défaut d’un pire.
LA NOURRICE
- Fort bien!
MERCUTIO
- C’est le pire qu’elle trouve fort bien! bonne
remarque, ma foi, fort sensée, fort sensée.
LA NOURRICE, à Roméo
- Si vous êtes Roméo,
monsieur, je désire vous faire une courte confidence.
BENVOLIO
- Elle va le convier à quelque souper.
MERCUTIO
- Une maquerelle! une maquerelle! une
maquerelle! Taïaut!
ROMÉO, à Mercutio
- Quel gibier as-tu donc levé?
MERCUTIO
- Ce n’est pas précisément un lièvre, mais
une bête à poil, rance comme la venaison moisie d’un pâté
de carême. (Il chante)Un vieux lièvre faisandé. Quoiqu’il
ait le poil gris, est un fort bon plat de carême Mais un
vieux lièvre faisandé. A trop longtemps duré, s’il est moisi
avant d’être fini. Roméo, venez-vous chez votre père?
Nous y allons dîner.
ROMÉO
- Je vous suis.
MERCUTIO, saluant la nourrice en chantant - Adieu,
antique dame, adieu, madame, adieu, madame.
(Sortent Mercutio et Benvolio)
LA NOURRICE
- Oui, Morbleu, adieu! Dites-moi donc
quel est cet impudent fripier qui a débité tant de vilénies?
ROMÉO
- C’est un gentilhomme, nourrice, qui aime à
s’entendre parler, et qui en dit plus en une minute qu’il ne
pourrait en écouter en un mois.
LA NOURRICE
- S’il s’avise de rien dire contre moi, je
le mettrai à la raison, fût-il vigoureux comme vingt
freluquets de son espèce; et si je ne le puis moi-même, j’en
trouverai qui y parviendront. Le polisson! le malotru! Je
ne suis pas une de ses drôlesses; je ne suis pas une de ses
femelles! (À Pierre) Et toi aussi, il faut que tu restes coi,
et que tu permettes au premier croquant venu d’user de
moi à sa guise!
PIERRE - Je n’ai vu personne user de vous à sa guise. Si
je l’avais vu, ma lame aurait bien vite été dehors, je vous
le garantis. Je suis aussi prompt qu’un autre à dégainer
quand je vois occasion pour une bonne querelle, et que la
loi est de mon côté.
LA NOURRICE
- Vive Dieu! je suis si vexée que j’en
tremble de tous mes membres!... Le polisson! le
malotru!... De grâce, monsieur un mot! Comme je vous
l’ai dit, ma jeune maîtresse m’a chargée d’aller à votre
recherche... Ce qu’elle m’a chargée de vous dire, je le
garde pour moi... Mais d’abord laissez-moi vous déclarer
que, si vous aviez l’intention, comme on dit, de la mener
au paradis des fous, ce serait une façon d’agir très
grossière, comme on dit: car la demoiselle est si jeune! Si
donc il vous arrivait de jouer double jeu avec elle, ce
serait un vilain trait à faire à une demoiselle, et un
procédé très mesquin.
ROMÉO
- Nourrice, recommande-moi à ta dame et
maîtresse. Je te jure...
LA NOURRICE
- L’excellent coeur! Oui, ma foi, je le lui
dirai. Seigneur! Seigneur! Elle va être bien joyeuse.
ROMÉO
- Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m’écoutes
pas.
LA NOURRICE
- Je lui dirai, monsieur, que vous jurez,
ce qui, à mon avis, est une action toute gentilhommière.
ROMÉO
- Dis-lui de trouver quelque moyen d’aller à
confesse cette après-midi; c’est dans la cellule de frère
Laurence qu’elle sera confessée et mariée. Voici pour ta
peine. (Il lui offre sa bourse)
LA NOURRICE
- Non vraiment, monsieur, pas un
denier!
ROMÉO
- Allons! il le faut, te dis-je.
LA NOURRICE, prenant la bourse
- Cette après-midi,
monsieur? Bon, elle sera là.
ROMÉO
- Et toi, bonne nourrice, tu attendras derrière le
mur de l’abbaye. Avant une heure, mon valet ira te
rejoindre et t’apportera une échelle de corde: ce sont les
haubans par lesquels je dois, dans le mystère de la nuit,
monter au hunier de mon bonheur Adieu!... Recommandemoi
à ta maîtresse.
LA NOURRICE
- Sur ce, que le Dieu du ciel te bénisse!
Écoutez, monsieur
ROMÉO
- Qu’as-tu à me dire, ma chère nourrice?
LA NOURRICE
- Votre valet est-il discret? Vous
connaissez sans doute le proverbe: Deux personnes,
hormis une, peuvent garder un secret.
ROMÉO
- Rassure-toi: mon valet est éprouvé comme
l’acier.
LA NOURRICE
- Bien, monsieur: ma maîtresse est bien
la plus charmante dame... Seigneur! Seigneur!... Quand
elle n’était encore qu’un petit être babillard!... Oh! il y a en
ville un grand seigneur, un certain
Pâris, qui voudrait bien
tâter du morceau; mais elle, la bonne âme, elle aimerait
autant voir un crapaud, un vrai crapaud, que de le voir,
lui. Je la fâche quelquefois quand je lui dis que
Pâris est
l’homme qui lui convient le mieux: ah! je vous le garantis,
quand je dis ça, elle devient aussi pâle que n’importe quel
linge au monde... Romarin et Roméo commencent tous
deux par la même lettre, n’est-ce pas?
ROMÉO
- Oui, nourrice. L’un et l’autre commencent par
un R. Après?
LA NOURRICE
- Ah! vous dites ça d’un air moqueur. Un
R, c’est bon pour le nom d’un chien, puisque c’est un
grognement de chien... Je suis bien sûre que Roméo
commence par une autre lettre... Allez, elle dit de si jolies
sentences sur vous et sur le romarin, que cela vous ferait
du bien de les entendre.
ROMÉO
- Recommande-moi à ta maîtresse. (Il sort)
LA NOURRICE
- Oui, mille fois!... Pierre!
PIERRE - Voilà!
LA NOURRICE
- En avant, et lestement. (Ils sortent)
SCENE V
Le jardin de Capulet. Entre Juliette.
ROMÉO
- L’horloge frappait neuf heures, quand j’ai
envoyé la nourrice; elle m’avait promis d’être de retour en
une demi-heure... Peut-être n’a-t-elle pas pu le trouver!...
Mais non... Oh! elle est boiteuse! Les messagers d’amour
devraient être des pensées, plus promptes dix fois que les
rayons du soleil, qui dissipent l’ombre au-dessus des
collines nébuleuses. Aussi l’amour est-il traîné par d’agiles
colombes; aussi Cupidon a-t-il des ailes rapides comme le
vent. Maintenant le soleil a atteint le sommet suprême de
sa course d’aujourd’hui; de neuf heures à midi il y a trois
longues heures, et elle n’est pas encore venue! Si elle avait
les affections et le sang brûlant de la jeunesse, elle aurait
le leste mouvement d’une balle; d’un mot je la lancerais à
mon bien-aimé qui me la renverrait d’un mot. Mais ces
vieilles gens, on les rendrait souvent pour des morts, à
voir leur inertie, leur lenteur leur lourdeur et leur pâleur de
plomb.
Entrent la nourrice et Pierre.
ROMÉO
- Mon Dieu, la voici enfin... ô nourrice de
miel, quoi de nouveau? L’as-tu trouvé?... Renvoie cet
homme.
LA NOURRICE
- Pierre, restez à la porte. (Pierre sort)
ROMÉO
- Eh bien, bonne, douce nourrice?... Seigneur!
pourquoi as-tu cette mine abattue? Quand tes nouvelles
seraient tristes, annonce-les-moi gaiement. Si tes
nouvelles sont bonnes, tu fais tort à leur douce musique en
me la jouant avec cet air aigre.
LA NOURRICE
- Je suis épuisée; laisse-moi respirer un
peu. Ah! que mes os me font mal! Quelle course j’ai faite!
ROMÉO
- Je voudrais que tu eusses mes os, pourvu
que j’eusse des nouvelles... Allons, je t’en prie, parle;
bonne, bonne nourrice, parle.
LA NOURRICE
- Jésus! quelle hâte! Pouvez-vous pas
attendre un peu? Voyez-vous pas que je suis hors
d’haleine?
ROMÉO
- Comment peux-tu être hors d’haleine quand
il te reste assez d’haleine pour me dire que tu es hors
d’haleine? L’excuse que tu donnes à tant de délais est plus
longue à dire que le récit que tu t’excuses de différer tes
nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à
cela; réponds d’un mot, et j’attendrai les détails. Édifiemoi:
sont elles bonnes ou mauvaises?
LA NOURRICE
- Ma foi, vous avez fait là un pauvre
choix: vous ne vous entendez pas à choisir un homme:
Roméo, un homme? non. Bien que son visage soit le plus
beau visage qui soit, il a la jambe mieux faite que tout
autre; et pour la main, pour le pied, pour la taille, bien
qu’il n’y ait pas grand chose à en dire, tout cela est
incomparable... Il n’est pas la fleur de la courtoisie,
pourtant je le garantis aussi doux qu’un agneau... Va ton
chemin, fillette, sers Dieu... Ah ça! avez-vous dîné ici?
ROMÉO
- Non, non... Mais je savais déjà tout cela.
Que dit-il de notre mariage? Qu’est-ce qu’il en dit?
LA NOURRICE
- Seigneur que la tête me fait mal! quelle
tête j’ai! Elle bat comme si elle allait tomber en vingt
morceaux...Et puis, d’un autre côté, mon dos... Oh! mon
dos! mon dos! Méchant coeur que vous êtes de m’envoyer
ainsi pour attraper ma mort à galoper de tous côtés!
ROMÉO
- En vérité, je suis fâchée que tu ne sois pas
bien: chère, chère, chère nourrice, dis-moi, que dit mon
bien aimé?
LA NOURRICE
- Votre bien-aimé parle en gentilhomme
loyal, et courtois, et affable, et gracieux, et, j’ose le dire,
vertueux... Où est votre mère?
ROMÉO
- Où est ma mère? Eh bien, elle est à la
maison: où veux-tu qu’elle soit? Que tu réponds
singulièrement! votre bien-aimé parle en gentilhomme
loyal, où est votre mère?
LA NOURRICE
- Oh! Notre-Dame du bon Dieu! êtesvous
à ce point brûlante? Pardine, échauffez-vous encore:
est-ce là votre cataplasme pour mes pauvres os?
Dorénavant, faites vos messages vous-même!
ROMÉO
- Que d’embarras!... Voyons, que dit Roméo?
LA NOURRICE
- Avez-vous permission d’aller à
confesse aujourd’hui?
ROMÉO
- Oui
LA NOURRICE
- Eh bien, courez de ce pas à la cellule
de frère Laurence: un mari vous y attend pour faire de
vous sa femme. Ah bien! voilà ce fripon de sang qui vous
vient aux joues: bientôt elles deviendront écarlates à la
moindre nouvelle. Courez à l’église; moi, je vais d’un autre
côté, chercher l’échelle par laquelle votre bien-aimé doit
grimper jusqu’au nid de l’oiseau, dès qu’il fera nuit noire.
C’est moi qui suis la bête de somme, et je m’épuise pour
votre plaisir; mais, pas plus tard que ce soir, ce sera vous
qui porterez le fardeau. Allons je vais dîner; courez vite à
la cellule.
ROMÉO
- faite au bonheur suprême!... Honnête
nourrice, adieu. (Elles sortent par des côtés différents)
SCENE VI
La cellule de frère Laurence.
Entrent fière Laurence et Roméo.
LAURENCE
- Veille le ciel sourire à cet acte pieux, et
puisse l’avenir ne pas nous le reprocher par un chagrin!
ROMÉO
- Amen! amen! Mais viennent tous les chagrins
possibles, ils ne sauraient contrebalancer le bonheur que
me donne la plus courte minute passée en sa présence.
Joins seulement nos mains avec les paroles saintes, et
qu’alors la mort, vampire de l’amour, fasse ce qu’elle ose:
c’est assez que Juliette soit mienne!
LAURENCE
- Ces joies violentes ont des fins violentes,
et meurent dans leur triomphe: flamme, et poudre elles se
consument en un baiser Le plus doux miel devient
fastidieux par sa suavité même, et détruit l’appétit par le
goût: aime donc modérément: modéré est l’amour durable:
la précipitation n’atteint pas le but plus tôt que la lenteur.
Entre Juliette.
LAURENCE
- Voici la dame! Oh! jamais un pied aussi
léger n’usera la dalle éternelle: les amoureux pourraient
chevaucher sur ces fils de la Vierge qui flottent au souffle
ardent de l’été, et ils ne tomberaient pas: si légère est toute
vanité!
ROMÉO
- Salut à mon vénérable confesseur!
LAURENCE
- Roméo te remerciera pour nous deux, ma
fille.
ROMÉO
- Je lui envoie le même salut! Sans quoi ses
remerciements seraient immérités.
ROMÉO
- Ah! Juliette, si ta joie est à son comble comme
la mienne, et si, plus habile que moi, tu peux la peindre,
alors parfume de ton haleine l’air qui nous entoure, et que
la riche musique de ta voix exprime le bonheur idéal que
nous fait ressentir à tous deux une rencontre si chère.
ROMÉO
- Le sentiment, plus riche en impressions
qu’en paroles, est fier de son essence, et non des
ornements: indigents sont ceux qui peuvent compter leurs
richesses; mais mon sincère amour est parvenu à un tel
excès que je ne saurais évaluer la moitié de mes trésors.
LAURENCE
- Allons, venez avec moi, et nous aurons
bientôt fait; sauf votre bon plaisir, je ne vous laisserai
seuls que quand la sainte Église vous aura incorporés l’un
à l’autre. (Ils sortent)
TROISIEME ACTE
SCENE PREMIERE
Vérone.
- La promenade du Cours près de la porte des
Borsari.
Entrent Mercutio, Benvolio, un page et des valets.
BENVOLIO
- Je t’en prie, bon Mercutio, retirons-nous; la
journée est chaude; les Capulets sont dehors, et, si nous
les rencontrons, nous ne pourrons pas éviter une querelle:
car, dans ces jours de chaleur, le sang est furieusement
excité!
MERCUTIO
- Tu m’as tout l’air d’un de ces gaillards qui,
dès qu’ils entrent dans une taverne, me flanquent leur épée
sur la table en disant: Dieu veuille que je n’en aie pas
besoin! et qui à peine la seconde rasade a-t-elle opéré,
dégainent contre le cabaretier sans qu’en réalité il en soit
besoin.
BENVOLIO
- Moi! j’ai l’air d’un de ces gaillards-là?
MERCUTIO
- Allons, allons, tu as la tête aussi chaude
que n’importe quel drille d’Italie; personne n’a plus
d’emportement que toi à prendre de l’humeur et personne
n’est plus d’humeur à s’emporter
BENVOLIO
- Comment cela?
MERCUTIO
- Oui, s’il existait deux êtres comme toi,
nous n’en aurions bientôt plus un seul, car l’un tuerait
l’autre. Toi! mais tu te querelleras avec un homme qui
aura au menton un poil de plus ou de moins que toi! Tu te
querelleras avec un homme qui fera craquer des noix, par
cette unique raison que tu as l’oeil couleur noisette: il faut
des yeux comme les tiens pour découvrir là un grief! Ta
tête est pleine de querelles, comme l’oeuf est plein du
poussin; ce qui ne l’empêche pas d’être vide, comme l’oeuf
cassé, à force d’avoir été battue à chaque querelle. Tu tes
querellé avec un homme qui toussait dans la rue, parce
qu’il avait réveillé ton chien endormi au soleil. Un jour,
n’as-tu pas cherché noise à un tailleur parce qu’il portait
un pourpoint neuf avant Pâques, et à un autre parce qu’il
attachait ses souliers neufs avec un vieux ruban? Et c’est
toi qui me fais un sermon contre les querelles!
BENVOLIO
- Si j’étais aussi querelleur que toi, je
céderais ma vie en nue-propriété au premier acheteur qui
m’assurerait une heure et quart d’existence.
MERCUTIO
- En nue-propriété! Voilà qui serait propre!
(Entrent tybalt, Pétruchio et quelques partisans)
BENVOLIO
- Sur ma tête, voici les Capulets.
MERCUTIO
- Par mon talon, je ne m’en soucie pas.
TYBALT, à ses amis - Suivez-moi de près, car je vais leur
parler. (À Mercutio et à Benvolio) Bonsoir messieurs: un
mot à l’un de vous.
MERCUTIO
- Rien qu’un mot? Accouplez-le à quelque
chose: donnez le mot et le coup.
TYBALT
- Vous m’y trouverez assez disposé, messire,
pour peu que vous m’en fournissiez l’occasion.
MERCUTIO
- Ne pourriez-vous pas prendre l’occasion
sans qu’on vous la fournît?
TYBALT
- Mercutio, tu es de concert avec Roméo...
MERCUTIO
- De concert! Comment! nous prends-tu
pour des ménestrels? Si tu fais de nous des ménestrels,
prépare toi à n’entendre que désaccords. (Mettant la main
sur son épée) Voici mon archet; voici qui vous fera
danser Sangdieu, de concert!
BENVOLIO
- Nous parlons ici sur la promenade
publique; ou retirons-nous dans quelque lieu écarté, ou
raisonnons froidement de nos griefs, ou enfin séparonsnous.
Ici tous les yeux se fixent sur nous.
MERCUTIO
- Les yeux des hommes sont faits pour voir:
laissons-les se fixer sur nous: aucune volonté humaine ne
me fera bouger, moi!
TYBALT, à Mercutio - Allons, la paix soit avec vous,
messire! (Montrant Roméo) Voici mon homme.
MERCUTIO
- Je veux être pendu, messire, si celui-là
porte votre livrée: Morbleu, allez sur le terrain, il sera de
votre suite; c’est dans ce sens-là que votre seigneurie peut
l’appeler son homme.
TYBALT
- Roméo, l’amour que je te porte ne me fournit
pas de terme meilleur que celui-ci: Tu es un infâme!
ROMÉO
- Tybalt, les raisons que j’ai de t’aimer me font
excuser la rage qui éclate par un tel salut... Je ne suis pas
un infâme... Ainsi, adieu: je vois que tu ne me connais
pas. (Il va pour sortir)
TYBALT
- Enfant, ceci ne saurait excuser les injures que
tu m’as faites: tourne-toi donc, et en garde!
ROMÉO
- Je proteste que je ne t’ai jamais fait injure, et
que je larme d’une affection dont tu n’auras idée que le
jour où tu en connaîtras les motifs... Ainsi, bon Capulet...
Ce nom m’est aussi cher que le mien, tiens-toi pour
satisfait.
MERCUTIO
- ô froide, déshonorante, ignoble
soumission! Une estocade pour réparer cela! (Il met l’épée
à la main) Tybalt, tueur de rats, voulez-vous faire un tour?
TYBALT
- Que veux-tu de moi?
MERCUTIO
- Rien, bon roi des chats, rien qu’une de vos
neuf vies; celle-là, j’entends m’en régaler, me réservant,
selon votre conduite future à mon égard, de mettre en
hachis les huit autres. Tirez donc vite votre épée par les
oreilles, ou, avant qu’elle soit hors de l’étui, vos oreilles
sentiront la mienne.
TYBALT, l’épée à la main - Je suis à vous.
ROMÉO
- Mon bon Mercutio, remets ton épée.
MERCUTIO, à Tybalt - Allons, messire, votre meilleure
passe! (Ils se battent)
ROMÉO
- Dégaine, Benvolio, et abattons leurs armes...
Messieurs, par pudeur, reculez devant un tel outrage:
Tybalt! Mercutio! Le prince a expressément interdit les
rixes dans les rues de Vérone. Arrêtez, Tybalt! cher
Mercutio! (Roméo étend son épée entre les combattants.
Tybalt atteint Mercutio par-dessous le bras de Roméo et
s’enfuit avec ses partisans)
MERCUTIO
- Je suis blessé... Malédiction sur les deux
maisons! Je suis expédié... Il est parti! Est-ce qu’il n’a
rien? (Il chancelle)
BENVOLIO, soutenant Mercutio - Quoi, es-tu blessé?
MERCUTIO
- Oui, oui, une égratignure, une égratignure,
Morbleu, c’est bien suffisant... Où est mon page? Maraud,
va me chercher un chirurgien.
(Le page sort)
ROMÉO
- Courage, ami: la blessure ne peut être sérieuse.
MERCUTIO
- Non, elle n’est pas aussi profonde qu’un
puits, ni aussi large qu’une porte d’église; mais elle est
suffisante, elle peut compter: demandez à me voir demain,
et, quand vous me retrouverez, j’aurai la gravité que donne
la bière. Je suis poivré, je vous le garantis, assez pour ce
bas monde... Malédiction sur vos deux maisons!... Moi,
un homme, être égratigné à mort par un chien, un rat, une
souris, un chat! par un fier-à-bras, un gueux, un maroufle
qui ne se bat que par règle d’arithmétique! (À Roméo)
Pourquoi diable vous êtes-vous mis entre nous? J’ai reçu
le coup par-dessous votre bras.
ROMÉO
- J’ai cru faire pour le mieux.
MERCUTIO
- Aide-moi jusqu’à une maison, Benvolio,
ou je vais défaillir...Malédiction sur vos deux maisons!
Elles ont fait de moi de la viande à vermine... Oh! j’ai reçu
mon affaire, et bien à fond... Vos maisons!
(Mercutio sort, soutenu par Benvolio)
ROMÉO, seul
- Donc un bon gentilhomme, le proche
parent du prince, mon intime ami, a reçu le coup mortel
pour moi, après l’outrage déshonorant fait à ma réputation
par Tybalt, par Tybalt, qui depuis une heure est mon
cousin!... ô ma douce Juliette, ta beauté m’a efféminé; elle
a amolli la trempe d’acier de ma valeur
Rentre Benvolio.
BENVOLIO
- ô Roméo, Roméo! le brave Mercutio est
mort. Ce galant esprit a aspiré la nuée, trop tôt dégoûté de
cette terre.
ROMÉO
- Ce jour fera peser sur les jours à venir sa
sombre fatalité: il commence le malheur, d’autres doivent
l’achever.
Rentre Tybalt.
BENVOLIO
- Voici le furieux Tybalt qui revient.
ROMÉO
- Vivant! triomphant! et Mercutio tué! Remonte
au ciel, circonspecte indulgence, et toi, furie à l’oeil de
flamme, sois mon guide maintenant! Ah! Tybalt, reprends
pour toi ce nom d’infâme que tu m’as donné tout à l’heure:
l’âme de Mercutio n’a fait que peu de chemin au-dessus de
nos têtes, elle attend que la tienne vienne lui tenir
compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous deux, nous
allions le rejoindre.
TYBALT
- Misérable enfant, tu étais son camarade icibas:
c’est toi qui partiras d’ici avec lui.
ROMÉO, mettant l’épée à la main
- Voici qui en
décidera. (Ils se battent. Tybalt tombe.)
BENVOLIO
- Fuis, Roméo, va-t’en! Les citoyens sont sur
pied, et Tybalt est tué... Ne reste pas là stupéfait. Le
prince va te condamner à mort, si tu es pris... Hors d’ici!
va-t’en! fuis!
ROMÉO
- Oh! je suis le bouffon de la fortune!
BENVOLIO
- Qu’attends-tu donc? (Roméo s’enfuit)
Entre une foule de citoyens armés.
PREMIER CITOYEN
- Par où s’est enfui celui qui a tué
Mercutio? Tybalt, ce meurtrier par où s’est-il enfui?
BENVOLIO
- Ce Tybalt, le voici à terre!
PREMIER CITOYEN
- Debout, monsieur, suivez-moi:
je vous somme de m’obéir au nom du prince.
Entrent le prince et sa suite, Montague, Capulet, lady
Montague, lady Capulet et d’autres.
LE PRINCE
- Ou sont les vins provocateurs de cette
rixe?
BENVOLIO
- ô noble prince, je puis te révéler toutes les
circonstances douloureuses de cette fatale querelle.
(Montrant le corps de Tybalt) Voici l’homme qui a été tué
par le jeune Roméo, après avoir tué ton parent, le jeune
Mercutio.
LADY CAPULET, se penchant sur le corps
- Tybalt,
mon neveu!... Oh! l’enfant de mon frère! Oh! prince!... Oh!
mon neveu!... mon mari! C’est le sang de notre cher parent
qui a coulé!... Prince, si tu es juste, verse le sang des
Montagues pour venger notre sang... Oh! mon neveu! mon
neveu!
LE PRINCE
- Benvolio, qui a commencé cette rixe?
BENVOLIO
- Tybalt, que vous voyez ici, tué de la main
de Roméo. En vain Roméo lui parlait sagement, lui disait
de réfléchir à la futilité de la querelle, et le mettait en
garde contre votre auguste déplaisir... Tout cela, dit d’une
voix affable, d’un air calme, avec l’humilité d’un suppliant
agenouillé, n’a pu faire trêve à la fureur indomptable de
Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, a brandi la pointe
de son épée contre la poitrine de l’intrépide Mercutio.
Mercutio, tout aussi exalté, oppose le fer au fer dans ce
duel à outrance; avec un dédain martial, il écarte d’une
main la froide mort et de l’autre la retourne contre Tybalt,
dont la dextérité la lui renvoie; Roméo leur crie: Arrêtez,
amis! amis, séparez-vous! et, d’un geste plus rapide que sa
parole, il abat les pointes fatales. Au moment où il
s’élance entre eux, passe sous son bras même une botte
perfide de Tybalt qui frappe mortellement le fougueux
Mercutio. Tybalt s’enfuit alors, puis tout à coup revient
sur Roméo, qui depuis un instant n’écoute plus que la
vengeance. Leur lutte a été un éclair; car, avant que j’aie
pu dégainer pour les séparer le fougueux Tybalt était tué.
En le voyant tomber, Roméo s’est enfui. Que Benvolio
meure si telle n’est pas la vérité!
LADY CAPULET, désignant Benvolio
- Il est parent des
Montagues; l’affection le fait mentir, il ne dit pas la vérité!
Une vingtaine d’entre eux se sont ligués pour cette lutte
criminelle, et il a fallu qu’ils fussent vingt pour tuer un
seul homme! Je demande justice, fais-nous justice, prince.
Roméo a tué Tybalt; Roméo ne doit plus vivre.
LE PRINCE
- Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué
Mercutio: qui maintenant me payera le prix d’un sang si
cher?
MONTAGUE
- Ce ne doit pas être Roméo, prince, il était
l’ami de Mercutio. Sa faute n’a fait que terminer ce que la
loi eût tranché, la vie de Tybalt.
LE PRINCE
- Et, pour cette offense, nous l’exilons sur-lechamp.
Je suis moi-même victime de vos haines; mon
sang coule pour vos brutales disputes; mais je vous
imposerai une si rude amende que vous vous repentirez
tous du malheur dont je souffre. Je serai sourd aux
plaidoyers et aux excuses; ni larmes ni prières ne
rachèteront les torts; elles sont donc inutiles. Que Roméo
se hâte de partir; l’heure où on le trouverait ici serait pour
lui la dernière. Qu’on emporte ce corps et qu’on défère à
notre volonté: la clémence ne fait qu’assassiner en
pardonnant à ceux qui tuent.
SCENE II
Le jardin de Capulet. Entre Juliette.
ROMÉO
- Retournez au galop, coursiers aux pieds de
flamme, vers le logis de Phébus; déjà un cocher comme
Phaéton vous aurait lancés dans l’ouest et aurait ramené la
nuit nébuleuse... Étends ton épais rideau, nuit vouée à
l’amour, que les yeux de la rumeur se ferment et que
Roméo bondisse dans mes bras, ignoré, inaperçu! Pour
accomplir leurs amoureux devoirs, les amants y voient
assez à la seule lueur de leur beauté; et, si l’amour est
aveugle, il s’accorde d’autant mieux avec la nuit... Viens,
nuit solennelle, matrone au sobre vêtement noir apprendsmoi
à perdre, en la gagnant, cette partie qui aura pour
enjeux deux virginités sans tache; cache le sang hagard
qui se débat dans mes joues, avec ton noir chaperon,
jusqu’à ce que le timide amour devenu plus hardi, ne voie
plus que chasteté dans l’acte de l’amour! À moi, nuit!
Viens, Roméo, viens: tu feras le jour de la nuit, quand tu
arriveras sur les ailes de la nuit, plus éclatant que la neige
nouvelle sur le dos du corbeau. Viens, gentille nuit; viens,
chère nuit au front noir donne moi mon Roméo, et, quand
il sera mort, prends-le et coupe le en petites étoiles, et il
rendra la face du ciel si splendide que tout l’univers sera
amoureux de la nuit et refusera son culte à l’aveuglant
soleil... Oh! j’ai acheté un domaine d’amour mais je n’en
ai pas pris possession, et celui qui m’a acquise n’a pas
encore joui de moi. Fastidieuse journée, lente comme la
nuit l’est, à la veille d’une fête, pour l’impatiente enfant
qui a une robe neuve et ne peut la mettre encore! Oh!
voici ma nourrice... Entre la nourrice, avec une échelle de
corde.
ROMÉO
- Elle m’apporte des nouvelles; chaque
bouche qui me parle de Roméo, me parle une langue
céleste... Eh bien, nourrice, quoi de nouveau?... Qu’as-tu
là? l’échelle de corde que Roméo t’a dit d’apporter?
LA NOURRICE
- Oui, oui, l’échelle de corde! (Elle laisse
tomber l’échelle avec un geste de désespoir)
ROMÉO
- Mon Dieu! que se passe-t-il? Pourquoi te
tordre ainsi les mains?
LA NOURRICE
- Ah! miséricorde! il est mort, il est
mort, il est mort! Nous sommes perdues, madame, nous
sommes perdues! Hélas! quel jour! C’est fait de lui, il est
tué, il est mort!
ROMÉO
- Le Ciel a-t-il pu être aussi cruel?
LA NOURRICE
- Roméo l’a pu, sinon le ciel... ô Roméo!
Roméo! Qui l’aurait jamais cru? Roméo!
ROMÉO
- Quel démon es-tu pour me torturer ainsi?
C’est un supplice.à faire rugir les damnés de l’horrible
enfer Est-ce que Roméo s’est tué? Dis-moi oui seulement,
et ce simple oui m’empoisonnera plus vite que le regard
meurtrier du basilic. Je cesse d’exister s’il me faut ouïr ce
oui, et si tu peux répondre: oui, les yeux de Roméo sont
fermés! Est-il mort? dis oui ou non, et qu’un seul mot
décide de mon bonheur ou de ma misère!
LA NOURRICE
- J’ai vu la blessure, je l’ai vue de mes
yeux... Par la croix du Sauveur.. là, sur sa mâle poitrine...
Un triste cadavre, un triste cadavre ensanglanté, pâle, pâle
comme la cendre, tout couvert de sang, de sang caillé... À
le voir je me suis évanouie.
ROMÉO
- Oh! renonce, mon coeur; pauvre failli, fais
banqueroute à cette vie! En prison, mes yeux! Fermezvous
à la libre lumière! Terre vile, retourne à la terre,
cesse de te mouvoir, et, Roméo et toi, affaissez-vous dans
le même tombeau.
LA NOURRICE
- ô Tybalt, Tybalt, le meilleur ami que
j’eusse! ô courtois Tybalt! honnête gentilhomme! Faut-il
que j’aie vécu pour te voir mourir!
ROMÉO
- Quel est cet ouragan dont les rafales se
heurtent? Roméo est-il tué et Tybalt est-il mort? Mon cher
cousin, et mon mari plus cher! Alors, que sonne la
trompette terrible du dernier jugement! Car qui donc est
vivant, si ces deux-là ne sont plus?
LA NOURRICE
- Tybalt n’est plus, et Roméo est banni!
Roméo, qui l’a tué, est banni.
ROMÉO
- ô mon Dieu! Est-ce que la main de Roméo
a versé le sang de Tybalt?
LA NOURRICE
- Oui, oui, hélas! oui.
ROMÉO
- ô coeur reptile caché sous la beauté en fleur!
Jamais dragon occupa-t-il une caverne si splendide!
Gracieux amant! démon angélique! corbeau aux plumes
de colombe! agneau ravisseur de loups! méprisable
substance d’une forme divine! Juste l’opposé de ce que tu
sembles être justement, saint damné, noble misérable! ô
nature, à quoi réservais-tu l’enfer quand tu reléguas l’esprit
d’un démon dans le paradis mortel d’un corps si exquis?
Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien
relié? Oh! que la perfidie habite un si magnifique palais!
LA NOURRICE
- Il n’y a plus à se fier aux hommes; chez
eux ni bonne foi, ni honneur ce sont tous des parjures,
tous des traîtres, tous des vauriens, tous des hypocrites...
Ah! où est mon valet? Vite, qu’on me donne de l’eau-devie!
Ces chagrins, ces malheurs, ces peines me font
vieillir. Honte à Roméo!
ROMÉO
- Que ta langue se couvre d’ampoules après
un pareil souhait! Il n’est pas né pour la honte, lui. La
honte serait honteuse de siéger sur son front; car c’est un
trône où l’honneur devrait être couronné monarque absolu
de l’univers. Oh! quel monstre j’étais de l’outrager.ainsi!
LA NOURRICE
- Pouvez-vous dire du bien de celui qui
a tué votre cousin?
ROMÉO
- Dois-je dire du mal de celui qui est mon
mari? Ah! mon pauvre seigneur, quelle est la langue qui
caressera ta renommée, quand moi, ton épousée depuis
trois heures, je la déchire? Mais pourquoi, méchant, as-tu
tué mon cousin? C’est que, sans cela, ce méchant cousin
aurait tué mon Roméo! Arrière, larmes folles, retournez à
votre source naturelle: il n’appartient qu’à la douleur, ce
tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon mari, que
Tybalt voulait tuer, est vivant; et Tybalt, qui voulait tuer
mon mari, est mort. Tout cela est heureux: pourquoi donc
pleurer?... Ah! il y a un mot, plus terrible que la mort de
Tybalt, qui m’a assassinée! je voudrais bien l’oublier,
mais, hélas! il pèse sur ma mémoire comme une faute
damnable sur l’âme du pécheur. Tybalt est mort et Roméo
est... banni. Banni! ce seul mot banni a tué pour moi dix
mille Tybalt. Que Tybalt mourût, c’était un malheur
suffisant, se
fût-il arrêté là. Si même le malheur inexorable ne se plaît
qu’en compagnie, s’il a besoin d’être escorté par d’autres
catastrophes, pourquoi, après m’avoir dit: Tybalt est mort,
n’a-t-elle pas ajouté: Ton père aussi, ou ta mère aussi, ou
même ton père et ta mère aussi? Cela m’aurait causé de
tolérables angoisses. Mais, à la suite de la mort de Tybalt,
faire surgir cette arrière-garde: Roméo est banni,
prononcer seulement ces mots, c’est tuer c’est faire mourir
à la fois père, mère, Tybalt, Roméo et Juliette! Roméo est
banni! Il n’y a ni fin, ni limite, ni mesure, ni borne à ce
mot meurtrier! Il n’y a pas de cri pour rendre cette douleur
là. Mon père et ma mère, où sont-ils, nourrice?
LA NOURRICE
- Ils pleurent et sanglotent sur le corps de
Tybalt. Voulez-vous aller près d’eux? Je vous y conduirai.
ROMÉO
- Ils lavent ses blessures de leurs larmes! Les
miennes, je les réserve, quand les leurs seront séchées,
pour le bannissement de Roméo. Ramasse ces cordes...
Pauvre échelle, te voilà déçue comme moi, car Roméo est
exilé: il avait fait de toi un chemin jusqu’à mon lit; mais,
restée vierge, il faut que je meure dans un virginal
veuvage. À moi, cordes! à moi, nourrice! je vais au lit
nuptial, et au lieu de Roméo, c’est le sépulcre qui prendra
ma virginité.
LA NOURRICE
- Courez à votre chambre; je vais trouver
Roméo pour qu’il vous console... Je sais bien où il est...
Entendez-vous, votre Roméo sera ici cette nuit; je vais à
lui; il est caché dans la cellule de Laurence.
ROMÉO, détachant une bague de son doigt
- Oh!
trouve-le! Remets cet anneau à mon fidèle chevalier, et
dis-lui de venir me faire ses derniers adieux.
SCENE III
La cellule de frère Laurence.
Entrent fière Laurence, puis Roméo. Le jour baisse.
LAURENCE
- Viens, Roméo; viens, homme sinistre;
l’affliction s’est enamourée de ta personne, et tu es fiancé
à la calamité.
ROMÉO
- Quoi de nouveau, mon père? Quel est l’arrêt du
prince? Quel est le malheur inconnu qui sollicite accès
près de moi?
LAURENCE
- Tu n’es que trop familier avec cette triste
société, mon cher fils. Je viens rapprendre l’arrêt du
prince.
ROMÉO
- Quel arrêt, plus doux qu’un arrêt de mort, a-t-il
pu prononcer?
LAURENCE
- Un jugement moins rigoureux a échappé
à ses lèvres: il a décidé, non la mort, mais le bannissement
du corps.
ROMÉO
- Ah! le bannissement! Par pitié, dis la mort!
L’exil a l’aspect plus terrible, bien plus terrible que la
mort.
Ne dis pas le bannissement!
LAURENCE
- Tu es désormais banni de Vérone. Prends
courage; le monde est grand et vaste.
ROMÉO
- Hors des murs de Vérone, le monde n’existe
pas; il n’y a que purgatoire, torture, enfer, même. être
banni d’ici, c’est être banni du monde, et cet exil-là, c’est
la mort. Donc le bannissement, c’est la mort sous un faux
nom. En appelant la mort bannissement, tu me tranches la
tête avec une hache d’or, et tu souris au coup qui me tue!
LAURENCE
- ô péché mortel! ô grossière ingratitude!
Selon notre loi, ta faute, c’était la mort; mais le bon
prince, prenant ton parti, a tordu la loi, et à ce mot
sombre,